1967-1970, la guerre du Biafra : deux millions de morts dus aux rivalités impérialistes

10 Janvier 2018

La guerre du Biafra, qui dura de juillet 1967 à janvier 1970, fit deux millions de morts, en particulier des enfants frappés par la famine. Certains téléspectateurs occidentaux se souviennent des images bouleversantes de ces enfants décharnés, victimes d’une guerre présentée comme un affrontement entre pouvoirs locaux rivaux. Mais derrière ces images utilisées et manipulées par les gouvernements de l’époque, la guerre du Biafra est un concentré des responsabilités, à plusieurs niveaux, des différents impérialismes en Afrique.

Le Nigeria à son indépendance en 1960 était le plus grand et le plus peuplé des pays de l’Ouest africain. Ancienne colonie britannique, il comptait quelque 250 ethnies à l’intérieur de frontières tracées arbitrairement par les colonisateurs. La Grande-Bretagne n’avait pas seulement décidé des frontières, elle avait aussi durant sa domination attisé les antagonismes entre les populations, appliquant sa politique classique du diviser pour régner.

Une division entretenue

Le résultat de plus d’un siècle de colonisation britannique était significatif. Les Britanniques s’étaient appuyés sur le régime traditionnel, brutal et réactionnaire, des Haoussas musulmans du Nord. Tout en favorisant la suprématie des chefs Haoussas, les Britanniques avaient laissé en place un régime arriéré entravant tout espoir de développement pour les populations de cette région. Cela avait abouti à une forme de discrimination entre les populations Haoussas et celles des Yorubas et des Ibos, principales ethnies chrétiennes du Sud et de l’Est qui elles avaient connu un certain développement économique. Ainsi, au moment de l’indépendance, les postes de médecins, de hauts fonctionnaires, d’officiers de l’armée étaient détenus en majeure partie par des Ibos.

Le nouvel État indépendant fut doté par le pouvoir britannique d’une constitution fédérale qui découpait le pays en trois, puis quatre régions. Elle favorisait toujours les potentats Haoussas du Nord, qui détenaient la majorité des sièges au parlement et gardaient la direction de bien des corps étatiques. L’ensemble de ces divisions et discriminations produites par la politique coloniale laissait un terreau fertile de haines ethniques, en particulier entre les officiers, médecins, cadres Ibos qui continuaient à se heurter aux dirigeants Haoussas dont la vénalité et le caractère réactionnaire restaient criants.

Le gouvernement de l’indépendance se rendit très vite impopulaire, du fait de la répression des grèves, de la corruption et de la misère dont la population ne sortait pas. Il offrit donc une prise de plus en plus grande à la lutte entre les dirigeants des différentes provinces, usant de la démagogie régionaliste là où le trucage des élections ne suffisait pas à remporter la suprématie politique.

Un premier coup d’État en janvier 1966 porta au pouvoir de jeunes officiers s’appuyant sur le mécontentement populaire. Cela se solda par une reprise en main de la part d’un général Ibo, Ironsi, qui tout en étant au service de l’impérialisme, choisit de prôner l’unité nigériane, menaçant par-là la domination des Haoussas du Nord qui ripostèrent par une vague de pogromes anti-Ibos dans cette région. Quelques mois plus tard, lors d’un nouveau coup d’État, le lieutenant-colonel Gowon fit assassiner Ironsi et se fit proclamer commandant suprême des forces armées nigérianes. Ce nouveau coup d’État ne mit pas fin aux pogromes et dans cette période, 600 000 réfugiés rejoignirent le Sud ayant tout perdu et vécu des scènes d’horreur. La Grande-Bretagne donna son appui au nouveau régime et obtint que la plupart des gouverneurs militaires provinciaux du Nigeria soutiennent cette dictature, à l’exception d’un, le lieutenant-colonel Ojukwu, issu du moule éducatif et politique britannique et gouverneur du Sud-Est, c’est-à-dire le pays ibo, en concurrence avec Gowon.

La création du Biafra

Le 30 mai 1967, Ojukwu proclama la sécession de la province du Sud-Est et la création de la république indépendante du Biafra. Le 6 juillet 1967, la guerre du Biafra débuta. Elle allait durer trois ans et se solder par une défaite de la nouvelle république du Biafra. Une grande partie des opérations militaires eurent lieu autour des villes portuaires, Port Harcourt et Bonny, et des régions pétrolières, occupées d’abord par les troupes biafraises avant que celles de Gowon ne les reprennent peu à peu. Car au-delà des antagonismes régionalistes et ethniques, fruits pourris de la colonisation, l’impérialisme avait d’importants intérêts dans cette guerre, qui se résumaient en un mot : le pétrole.

En effet, en 1967, le Nigeria était devenu le huitième producteur de pétrole dans le monde. Shell-BP Nigeria, une filiale commune du britannique BP et de l’anglo-hollandais Shell avait eu le monopole de ce pétrole durant les premières années. Elle en avait profité pour ne pas payer les redevances dues au nouvel État nigérian. Gowon et Ojukwu se déchiraient notamment sur le partage des 7 millions de livres de redevances impayées.

Mais ce pétrole dégageait aussi une odeur de profits qui attirait d’autres requins impérialistes, en particulier français. La compagnie étatique Elf lorgnait sur l’océan de pétrole situé dans le delta du fleuve Niger, dans les eaux territoriales biafraises. Tout en n’intervenant jamais, directement dans la guerre du Biafra, l’impérialisme français appuya donc Ojukwu dans ses revendications indépendantistes. C’est par l’intermédiaire des dirigeants d’États à sa solde, ceux de la Côte d’Ivoire et du Cameroun, qu’il fit livrer illégalement des armes au Biafra, parfois sous couvert de l’aide humanitaire de la Croix-Rouge. Le pouvoir gaulliste – De Gaulle resta en place jusqu’en 1969 – orchestra une campagne médiatique prétendument humanitaire. Pour émouvoir l’opinion et lui faire choisir le camp des sécessionnistes, et donc celui de Elf, les dirigeants français décidèrent de parler de génocide au Biafra. L’horreur vécue par la population biafraise affamée et encerclée était réelle, mais le cynisme du pouvoir français au service des sociétés pétrolières ne l’était pas moins.

Un pays profondément marqué

Pendant ce temps, l’impérialisme britannique soutenait tout aussi officieusement Gowon. Finalement, les troupes de celui-ci s’appuyant sur un territoire bien plus grand remportèrent la victoire sur la faible armée biafraise, après avoir affamé la population par un blocus total. Ojukwu choisit de tenir jusqu’au bout malgré les morts, les millions de réfugiés et le pays détruit par la guerre et le blocus. La guerre ne prit fin qu’en janvier 1970 mais elle laissa des traces indélébiles au Nigeria. La dictature militaire en sortit renforcée pour des décennies. L’oppression des populations, en particulier celle du delta du Niger, ne prit pas fin.

Quant aux trusts pétroliers, britanniques en l’occurrence, leur présence continue de peser sur le pays et sur sa population. Aujourd’hui encore, la région du delta vit un cauchemar lié au pétrole. Les terres sont polluées, les oléoducs non entretenus fuient et empoisonnent la nature et les humains. Les révoltes n’ont jamais cessé contre cet état de fait, contre la misère grandissante dans un pays si riche en pétrole et en gaz naturel. Quelles que soient les exactions des régimes militaires qui se sont succédé au Nigeria, ils ont toujours bénéficié du soutien des impérialistes. Pour les grandes puissances, ces dictatures sont une assurance contre le risque que la population du pays, et en particulier sa classe ouvrière forte de dizaines de millions de femmes et d’hommes, réclame justice pour les crimes commis.

Marion AJAR