Luther et la Réforme

03 Janvier 2018

Le 31 octobre 1517, le prédicateur catholique Martin Luther placardait 95 thèses sur la porte de l’église de Wittenberg, une ville universitaire située sur l’Elbe, à l’est de l’Allemagne. Luther dénonçait les indulgences, symbole de la corruption de l’Église, qui permettaient aux chrétiens fortunés de se racheter de leurs péchés en versant de l’argent. Les 95 thèses, bientôt imprimées, allaient être diffusées dans toute l’Europe. Recevant du pape l’ordre de se rétracter, Luther refusa, rompit avec l’Église et fut excommunié en 1521.

Cet affrontement est considéré comme le début de la Réforme protestante. Celle-ci allait déchirer la chrétienté, qui dominait l’Europe depuis un millénaire. Le discours de Luther contre la corruption des prêtres, des évêques et de la papauté rencontra un vaste écho populaire, dans les campagnes notamment. Mais ses thèses se diffusèrent aussi dans les villes, auprès d’une masse d’artisans et de petits marchands. Cette petite bourgeoisie naissante étouffait sous l’autorité d’aristocrates et de riches marchands, acceptait mal les impôts féodaux et ceux de l’Église, et deux tiers des villes impériales allemandes se rallièrent à la Réforme. Enfin, des princes y adhérèrent aussi, par hostilité au pape et à l’empereur Charles-Quint qui régnait alors sur ces provinces.

Protestantisme et capitalisme

La Réforme était en germe dans la société de l’époque. Avant 1517, plusieurs mouvements hérétiques avaient exprimé des idées similaires : les cathares dans plusieurs régions entre les 10e et 14e siècles, les lollards en Angleterre (1381-1417), les hussites en Bohème au début du 15e siècle. À cette époque, les luttes politiques et les intérêts matériels des classes sociales s’exprimaient en termes religieux.

La corruption de l’Église reflétait la cupidité des riches familles, alors que les rapports d’argent sapaient les fondations de l’ordre médiéval. Dans les campagnes, les nobles régnaient encore. Mais dans les villes d’Italie, du Rhin, d’Europe du Nord, l’artisanat se développait, les capitaux se concentraient, le commerce progressait et cherchait les moyens de se protéger. La bourgeoisie jouait déjà un rôle indispensable dans l’économie. Les féodaux eux-mêmes se lançaient dans la recherche effrénée de l’or, avec les expéditions vers l’Afrique, les Indes et l’Amérique, découverte en 1492. Au tournant des 15e et 16e siècles, dans de grandes familles marchandes comme les Borgia ou les Médicis, on devenait pape pour accumuler des biens et les transmettre à sa descendance.

En même temps, la condition des pauvres se dégradait. La Réforme entrait en résonance avec toutes les aspirations au changement. Bien des pauvres étaient conscients du rôle joué par l’Église catholique dans la défense de l’ordre social. Et là où elle demandait aux riches des bonnes œuvres, les protestants insistaient sur la foi des croyants et les encourageaient à lire et à comprendre la Bible par eux-mêmes. Ils rejetaient la hiérarchie des évêques, qui étaient dans l’Église ce que les seigneurs étaient dans la société féodale.

Luther voulait réformer l’Église, mais il ne défendait pas pour autant les intérêts des masses pauvres. Il représentait une bourgeoisie jeune, conquérante, voulant se libérer des entraves de la société féodale ; une bourgeoisie prête à s’appuyer sur le petit peuple des villes et des campagnes, mais sans confondre ses intérêts avec les siens.

En 1524, une vaste révolte paysanne commença dans les provinces allemandes, sous l’égide du prêtre itinérant Thomas Münzer, prêcheur de l’égalité chrétienne sur terre et de la fin du régime féodal. Les princes et Luther lui-même se retournèrent contre les paysans insurgés. Ceux-ci vaincus, Münzer fut exécuté (voir ci-contre le texte d’Engels).

Le succès de la Réforme

Les idées de Luther se répandirent dans toute l’Europe et devinrent religion d’État en Suède en 1529, au Danemark en 1536. Sous le règne de Henri VIII, l’Angleterre rompit également avec l’Église catholique au début des années 1530. Toute une partie des pays de langue allemande ainsi que les Pays-Bas et l’Écosse se rallièrent à la Réforme. Le théologien français Jean Calvin rompit avec l’Église vers 1530, et passa le reste de sa vie à faire la promotion de la Réforme protestante à Genève et dans le reste de l’Europe. Ses thèses eurent du succès en France, traversée par les guerres de Religion de 1562 à 1598. Mais, partout où la religion réformée devenait religion officielle, elle perdait en même temps ses aspects de contestation sociale pour s’imposer comme l’idéologie et le langage d’une bourgeoisie conquérant le pouvoir politique.

Michel BONDELET