Argentine : patrons tortionnaires enfin jugés

03 Janvier 2018

Le 19 décembre a commencé à Buenos Aires, la capitale argentine, un procès qui a eu bien du mal à se tenir, ayant été ajourné à plusieurs reprises. Le groupe Ford est accusé de violations des droits humains et complicité avec la dictature (1976-1983).

Sur le banc des accusés se trouvent deux anciens dirigeants de Ford Argentine, notamment le n°2 et le responsable de la sécurité, ainsi qu’un militaire.

Les trois accusés, âgés respectivement de 86, 91 et 94 ans, sont poursuivis pour des actes datant de quarante ans. Deux autres dirigeants de Ford, dont le chef d’entreprise, auraient dû se retrouver dans le box, mais ils sont décédés.

Avant la dictature, les travailleurs de Ford avaient mené une grève importante, avec occupation d’une usine de 5 000 ouvriers. Comme ce fut le cas pour de nombreuses luttes ouvrières de cette époque, la prise du pouvoir par l’armée a permis de réprimer les opposants politiques, les syndicalistes, souvent péronistes, et les ouvriers combatifs, nombreux après le soulèvement ouvrier de Cordoba en 1969.

Les dirigeants de Ford Argentine sont accusés d’avoir favorisé la séquestration et la torture de 24 ouvriers, ce qui avait entraîné la mort de trois syndicalistes. Un des militants ouvriers de Ford, qui a survécu, a été torturé et frappé pendant douze heures, subissant notamment la « picada », la torture à l’électricité. Il y a perdu un œil.

Ford avait accepté l’installation d’un lieu de torture dans cette usine et dénoncé les syndicalistes à torturer. Les militaires régnaient en maîtres sur l’usine, faisant taire toute contestation, ce qui a permis d’accentuer l’exploitation.

Il n’y a pas eu de centre de torture dans toutes les usines, mais il y en avait des centaines dans tout le pays. Et, dès le coup d’État du 24 mars 1976, un des objectifs des militaires était de réprimer la classe ouvrière. Dès le 25 mars au matin, les militaires étaient aux portes des usines pour arrêter les ouvriers combatifs qui se présentaient au travail, à l’entrée des arsenaux de La Plata comme chez Renault à Cordoba. Sur les 30 000 victimes de la dictature, 30 % sont des ouvriers.

Et si le nombre des victimes est important, c’est que la répression de l’armée a été incessante, symbolisée par le ballet des Ford Falcon, les voitures des militaires, qui débarquaient la nuit chez les opposants pour les arrêter, les torturer et les éliminer.

La junte militaire était d’autant plus en bons termes avec les multinationales que sa politique économique fut de favoriser leur accès au marché argentin. Il en reste quelque chose aujourd’hui. Quand une multinationale ferme une entreprise, parfois du jour au lendemain, les gouvernements argentins n’y trouvent rien à redire. Cela explique aussi pourquoi ce procès a tant tardé.

Jacques FONTENOY