Mélenchon : l’opium tricolore

13 Décembre 2017

Qui a dit récemment, à l’approche du Conseil européen de Bruxelles : « Je crois à la puissance française. En Europe ses intérêts fondamentaux doivent être protégés. Faire l’Europe ? Oui, si c’est sans défaire la France » ? Est-ce Le Pen, Fillon, ou même Asselineau dans un moment d’égarement ? Vous n’y êtes pas. C’est Jean-Luc Mélenchon dans une interview au quotidien Les Échos.

Si Mélenchon se défend de revendiquer un Frexit à l’heure où Londres va graduellement mettre en place le Brexit, il réclame le « droit de garder nos 6 milliards ». Quels sont-ils ? À ses yeux, il s’agit d’une « dépense somptuaire », un don à l’Europe, en fait la différence entre la contribution totale de la France aux divers budgets européens et ce que l’UE lui reverse en aides, telles que celles à l’agriculture. « Payer des routes aux Roumains et des aéroports aux pays baltes, c’est utile, mais ce n’est pas dans nos moyens actuels », précise le député France insoumise pour illustrer un calcul approximatif portant sur le budget européen 2015.

Avec cette dernière saillie, digne d’un indépendantiste catalan à la Puigdemont spéculant sur les préjugés régionalistes, Mélenchon, pour commencer, fait mine d’oublier que la France, si elle est le deuxiè­me contributeur au budget européen, en est aussi le premier bénéficiaire ; nombre de chefs d’entreprises, de gros propriétaires céréaliers, de gros éleveurs laitiers s’en félicitent.

Mais surtout, quelle solidarité recouvrent ces mots ? Quelle France Mélenchon craint-il de voir défaire ? Quels intérêts fondamentaux devraient être protégés ? Qui garderait « nos » 6 milliards ? L’absence de référence à ceux qui, dans ce pays comme ailleurs, créent les richesses, les travailleurs, et ce, quelle que soit la couleur de leurs papiers d’identité, ou l’absence de papiers, est une réponse ô combien parlante.

La seule référence de Mélenchon vient plus loin dans l’interview : il se sent capable de proposer, lui, le « tribun du peuple », à « ceux dont [il a] besoin pour construire un rapport de forces », un « grand tournant » politique semblable à celui de De Gaulle en 1958. On croit comprendre que Mélenchon se voit en acteur vedette d’une nouvelle saison d’union de la gauche électorale, qui pourrait réunir en 2022 le parti de Hamon, les politiciens PS décimés par Macron, le Parti communiste orphelin de candidat…

Mais à l’Europe des capitalistes et des banques, Mélenchon ne propose pas d’opposer une Europe des travailleurs sans frontières. Aux « nationalismes les plus obscurs en Hongrie, Slovaquie, en Autriche ou en Pologne » qu’il dénonce à juste titre, il n’oppose qu’un « indépendantisme français », inquiétante bannière où l’on cherchera quelque jour à ranger le monde ouvrier derrière ses exploiteurs.

Viviane LAFONT