La convocation de l’Assemblée constituante… et sa dissolution

13 Décembre 2017

Alors que l’élection d’une Assemblée constituante figurait au programme de tous les partis qui soutenaient les gouvernements successifs issus de la révolution de Février, tous repoussèrent sa convocation en même temps qu’ils prêchaient la patience aux masses et différaient la paix et la réforme agraire. Les élections à la Constituante n’eurent lieu qu’après l’insurrection d’Octobre, sur la base de listes de candidats établies des mois plus tôt avant la scission du parti socialiste-révolutionnaire (SR). Dans ces circonstances, l’Assemblée qui se réunit les 5 et 6 janvier 1918 avait une majorité socialiste révolutionnaire de droite, hostile aux soviets. Dans L’Avènement du bolchevisme, Trotsky revient sur le retard qu’avaient les députés de cette assemblée sur la conscience de la majorité des exploités de Russie.

« L’ajournement continuel de l’Assemblée constituante ne s’était pas produit sans avoir des conséquences fâcheuses pour elle. Conçue dans les premiers jours de la révolution, elle ne vint au monde qu’après huit ou neuf mois d’une lutte des classes et des partis pleine de difficultés et d’acharnement. Elle arriva trop tard pour pouvoir jouer encore un rôle actif. (...)

Le parti le plus nombreux de la révolution dans sa première phase était le parti SR. (…) De plus en plus, l’aile gauche s’en isolait, elle qui comprenait une partie des ouvriers et les masses profondes du prolétariat rural. Cette aile gauche entra en opposition irréductible avec la petite et la moyenne bourgeoisie qui étaient à la tête du Parti socialiste-révolutionnaire. (…) Les élections elles-mêmes eurent lieu dans le courant des premières semaines qui suivirent la révolution d’Octobre.

La nouvelle du revirement qui venait de se produire se propagea, d’une façon relativement lente, comme par ondes concentriques, de la capitale dans les provinces, et des villes dans les villages. Les masses paysannes en beaucoup d’endroits étaient loin de comprendre ce qui se passait à Pétrograd et à Moscou. Elles votèrent pour “la terre et la liberté”, et elles votèrent pour ceux qui les représentaient dans les comités agraires. Mais, ce faisant, elles votaient pour Kérensky et pour Avksentiev, eux qui prononçaient la dissolution de ces comités agraires et qui faisaient arrêter leurs membres ! (…)

Dans la “société de classes” les institutions démocratiques, non seulement font obstacle à la lutte des classes, mais encore elles assignent aux intérêts de classe une expression tout à fait insuffisante. Sous ce régime, les classes possédantes ont encore à leur disposition d’innombrables moyens pour adultérer, perturber et violenter la volonté des masses populaires et ouvrières. Et les institutions de la démocratie sont encore plus imparfaites pour exprimer la lutte des classes lorsqu’on est en temps de révolution. (...) Grâce à la lutte franche et directe pour la puissance gouvernementale, les masses ouvrières accumulent dans un minimum de temps un maximum d’expérience politique et progressent rapidement dans la voie de leur développement. (...) »

Dans L’An I de la révolution russe, Victor Serge décrit la fin de cette Assemblée morte-née.

« La gauche, moins nombreuse, avait en revanche l’appui bruyamment manifesté des tribunes publiques bondées de soldats, de marins et d’ouvriers. Sverdlov, président de l’Exécutif panrusse des Soviets, invita l’Assemblée à s’associer à la Déclaration des droits du peuple travailleur et exploité. » Cette déclaration approuvait les décrets votés par le congrès des Soviets. Devant le refus de la majorité, les Bolcheviks déclarèrent : “Ne désirant pas voiler une seule minute les crimes des ennemis du peuple, nous déclarons nous retirer de l’Assemblée constituante, nous en remettant au pouvoir des Soviets pour décider définitivement de l’attitude à adopter envers la partie contre-révolutionnaire de cette assemblée”. Victor Serge raconte : “Vers quatre heures du matin, les socialistes-révolutionnaires de gauche s’étant retirés à leur tour après une déclaration analogue à celle des Bolcheviks, un marin s’approcha de la tribune présidentielle. D’une voix ferme, sans menace, ironique et tranquille, il dit : le corps de garde est fatigué. Je vous prie de quitter la salle des séances. (…) La dissolution de la Constituante fit sensation à l’étranger. Dans le pays, elle passa inaperçue. »