Finance : le bitcoin, roulette russe légalisée

13 Décembre 2017

Le 10 décembre, la Bourse de Chicago a lancé un nouvel instrument financier tout à fait officiellement basé sur la crédulité publique. Il s’agit d’un contrat permettant de parier sur les variations du bitcoin, cette cryptomonnaie qui n’existe que dans l’imagination de ses créateurs.

Au départ, des informaticiens se sont réunis pour créer un gigantesque jeu de Monopoly contrôlé simultanément par une multitude d’ordinateurs. Ils prétendent que leur jeu est sans triche possible car, d’une part le nombre de billets (bitcoins) mis en circulation est limité, d’autre part ils sont infalsifiables car constamment sous le contrôle de tous les joueurs et de tous les ordinateurs. Leur valeur ne dépend donc que du jeu de l’offre et de la demande, sous l’œil des vigilantes et impersonnelles machines.

Le jeu rencontrant un succès croissant, le prix d’entrée a augmenté, puis explosé lorsque certains joueurs se sont rendu compte que le bitcoin, étant hors de contrôle des États, des impôts et des banques, pouvait autoriser et dissimuler bien des trafics. Un bitcoin qui valait 1 000 dollars au début de l’année en vaut aujourd’hui 17 000. L’ensemble des bitcoins en circulation représenterait aujourd’hui 250 milliards de dollars. C’est peu par rapport à la circulation monétaire totale et à la capitalisation boursière mondiale, mais c’est suffisant pour attirer les professionnels de la spéculation et de la finance.

En septembre, les grandes banques hésitaient encore. Alors que Goldman Sachs entrait dans le jeu, d’autres grandes banques, tout aussi voleuses, criaient à l’escroquerie. La Bourse de Chicago vient donc de franchir un pas de plus pour faire entrer cette pure spéculation dans le circuit financier général et, par-là, lui permettre d’influer sur l’économie réelle.

Tout le monde sait que c’est de la folie furieuse. On n’achète du bitcoin que parce que l’on sait, ou plutôt que l’on parie que sa valeur va augmenter. En effet, tant que tout le monde parie dans le même sens, la valeur augmente, les détenteurs de bitcoins s’enrichissent, virtuellement bien sûr tant qu’ils ne vendent pas. Le fait que les grandes banques s’y mettent contribue à faire grossir encore la bulle. La création d’un instrument financier de pari sur cette bulle va engendrer une deuxième bulle, multiplier les sommes en jeu, augmenter encore le risque. Mais qu’importe le risque, se dit le banquier, si j’ai vendu juste avant l’effondrement...

Certains commentateurs, constatant que la voracité des financiers est sans frein, se rassurent en prétendant que le marché du bitcoin est séparé du marché réel. Certes, disent-ils en substance, cela ne peut que s’effondrer puisque c’est écrit sur du vent, mais sans plus de conséquence que si les gosses renversaient la limonade sur le Monopoly.

Ce raisonnement est de moins en moins crédible. Le bitcoin atteint de tels sommets que désormais seuls les professionnels de la finance peuvent en acquérir. Pour ce faire, ils empruntent auprès des banques puisqu’elles acceptent d’entrer dans la danse. Si le marché se retourne, les bitcoins perdront toute valeur et il restera à rembourser les dettes, en dollars, en euros ou en yens. Plus la bulle aura gonflé, plus importantes seront les dettes insolvables, plus délicate sera la situation des banques d’affaires et, derrière elles, des banques centrales et des États qui sont leur dernier recours. La fragilité et l’absurdité du système financier international sont telles que la plus petite, la plus virtuelle des allumettes peut faire sauter l’énorme tonneau de poudre.

Le capitalisme pourrissant arrive au point où, courant après une fortune fictive, il fait peser sur toute l’humanité le danger d’une ruine réelle.

Paul GALOIS