Lafarge : le drapeau français en Syrie

06 Décembre 2017

Trois cadres du cimentier Lafarge ont été mis en examen vendredi 1er décembre. Deux ex-directeurs de la filiale syrienne et le responsable sécurité du groupe sont soupçonnés d’avoir indirectement financé Daech et d’autres groupes islamistes, pour 5,5 millions de dollars, et d’avoir mis en danger la vie de ses salariés syriens. Deux anciens PDG du groupe, qui ne pouvaient ignorer les actions de leurs sous-fifres, ont été convoqués par le juge mercredi 6 décembre.

Lafarge, qui entre-temps a fusionné avec le groupe suisse Holcim, emploie 63 000 salariés dans ses 1 600 sites de production, pour un chiffre d’affaires de 13 milliards d’euros. La direction actuelle rejette la responsabilité sur l’ex-patron, parti en 2015 avec un parachute doré de 5,9 millions. Elle dit qu’elle regrette des « erreurs inacceptables » et que Lafarge « s’est sans doute retiré trop tard de Syrie ». Mais en fait d’erreurs, la stratégie était mûrement calculée.

Lafarge voulait continuer à vendre le ciment produit dans l’usine de Jalabiya achetée en 2008. Pour l’écouler, en pleine zone de guerre civile, il fallait graisser la patte des différents chefs de milices opérant dans la région. Lafarge ne versait pas lui-même les 100 000 dollars mensuels du racket, soit 10 % du chiffre d’affaires de l’usine et l’équivalent de 500 tonnes de ciment, mais un intermédiaire grassement payé s’en chargeait. À ce prix, les camions et les employés syriens qui assuraient la production ont pu circuler, non sans risque évidemment, jusqu’à ce qu’en septembre 2014 Daech occupe l’usine.

Mais le calcul portait plus loin encore, comme l’avoue un cadre : « On pensait que, quand tout serait fini, il y aurait au moins une cimenterie qui pourrait fournir du ciment pour reconstruire la Syrie. » Les États qui interviennent dans la guerre en Syrie, contribuant à détruire systématiquement le pays et ses infrastructures, veulent aussi se placer pour le marché de la reconstruction. Avec le ciment Lafarge, les capitalistes français espéraient être déjà sur place et rafler une partie du marché. On soupçonne aussi Lafarge d’avoir acheté et écoulé du pétrole de Daech, qui contrôlait alors la majorité des puits syriens.

Quant à l’État français, qui poursuit aujourd’hui les ex-cadres de Lafarge, il ne pouvait pas ne pas être au courant. Le ministère des Affaires étrangères nie avoir été informé. Mais l’ambassade de France était au courant, ainsi que les services secrets, dont le responsable sécurité du groupe était issu. Un directeur de Lafarge écrivait à l’époque : « Le gouvernement français nous incite fort à rester. C’est quand même le plus gros investissement français en Syrie. C’est le drapeau français. »

En Syrie et dans le monde entier, au nom du « drapeau français », c’est-à-dire des intérêts des grands groupes comme Lafarge, tous les crimes sont permis.

Vincent GELAS