La paix de Brest-Litovsk

06 Décembre 2017

Le congrès des soviets avait proposé à tous les peuples belligérants « une paix juste et démocratique, immédiate et sans annexion ». Mais, en attendant que la révolution éclate en Allemagne, c’est avec l’état-major des Empires centraux que le pouvoir soviétique dut signer un armistice, le 2 décembre 1917, dans la ville de Brest-Litovsk. C’est Trotsky qui conduisit les négociations de paix, de décembre 1917 à février 1918, cherchant à gagner du temps afin, disait-il, « de donner aux ouvriers d’Europe une preuve éclatante et incontestable de la haine mortelle qui existait entre nous et les gouvernants de l’Allemagne ». Victor Serge décrit ces négociations dans son livre L’An I de la révolution :

« Y eut-il jamais entre négociateurs ennemis plus grande incompatibilité ? (…) Les négociateurs avaient conscience de représenter, bien plus que des États en guerre – le mot d’État appliqué à la jeune république des Soviets faisait sourire les diplomates de tous les pays, des mondes incompatibles. Les vieilles finesses conventionnelles de la diplomatie manquaient tous leurs effets sur les Russes ; le verbe révolutionnaire de ceux-ci déterminait chez leurs partenaires un malaise indigné. (…)

Les bolcheviks, adversaires de principe de toute diplomatie secrète, avaient exigé la publication du compte-rendu sténographique des pourparlers. Par-dessus la tête des plénipotentiaires casqués et masqués de l’impérialisme germanique, ils parlaient aux peuples. Chacune de leurs paroles portait, les événements devaient bientôt le démontrer. (…) Quand le général Hoffmann [représentant de l’armée allemande] reprochait aux bolcheviks de régner par la force, Trotsky répliqua : “Le général Hoffmann a raison. Il n’y a pas eu jusqu’à présent d’autres gouvernements. Il en sera ainsi tant que la société sera formée de classes ennemies. Mais ce qui étonne les gouvernements des autres pays, c’est qu’au lieu d’arrêter les grévistes, nous arrêtons les patrons organisateurs de lock-out ; au lieu de fusiller les paysans qui exigent la terre, nous arrêtons et nous fusillons les propriétaires fonciers et les officiers qui tentent de tirer sur les paysans...”

Mais à la mi-janvier, les Allemands ne laissèrent qu’une alternative aux bolcheviks : continuer une guerre impossible ou souscrire une paix désastreuse et démoralisante. Ils devaient accepter le dépeçage et l’occupation de vastes régions, en Ukraine, en Biélorussie et dans les pays Baltes, la perte du grenier à blé et des principales zones de production de fer et de charbon de la Russie. L’attitude à adopter face à cette paix allemande cruelle divisa le Parti bolchevik. Trotsky le raconte dans Ma vie (1930) : “L’impossibilité de continuer la guerre était évidente. À cet égard, il n’y eut pas ombre de désaccord entre Lénine et moi. (…) Dans les milieux du parti, ou du moins parmi les éléments dirigeants, l’opinion dominante, intransigeante, était qu’il fallait rejeter les conditions de Brest-Litovsk et refuser la signature de la paix. (…) Les principales questions débattues étaient celles-ci : pouvons-nous actuellement faire une guerre révolutionnaire et est-il admissible en général qu’un pouvoir révolutionnaire conclue des accords avec les impérialistes ? Sur ces deux points, j’étais totalement et intégralement du côté de Lénine, répondant avec lui par un non à la première question et par un oui à la deuxième. »

Lénine militait pour signer sans délai le traité de paix. Mais il était minoritaire et le comité central du parti adopta le compromis proposé par Trotsky : “Laisser traîner en longueur les pourparlers ; en cas d’ultimatum allemand, déclarer que la guerre est terminée, mais refuser de signer la paix.” Si, comme l’écrit Trotsky, “après les grèves d’octobre en Allemagne et en Autriche, on ne savait pas du tout si le gouvernement allemand se déciderait à prendre l’offensive”, la réponse tomba, implacable. Deux jours avant l’expiration du délai d’une semaine qui nous avait été fixé, nous reçûmes un avis télégraphique disant que les Allemands se considéraient à partir du 18 février, midi, comme en état de guerre avec nous. (…) Ils avaient repris l’offensive, s’étaient emparés de notre matériel de guerre. (…) Le 21 février, nous connûmes de nouvelles conditions de paix qui semblaient calculées pour rendre impossible la signature du traité. (…) Le 3 mars, notre délégation signa, sans le lire, le traité de paix. Devançant bien des idées de Clemenceau [artisan du traité de Versailles en 1919], la paix de Brest avait l’air d’un nœud de potence. »