Argentine : militaires tortionnaires condamnés

06 Décembre 2017

54 militaires tortionnaires de divers grades comparaissaient devant un tribunal de Buenos Aires pour les crimes commis à l’Esma, l’école militaire de la marine argentine, pendant la période de la dictature (1976-1983).

29 militaires ont été condamnés à la prison à perpétuité, 19 à des peines de prison de 8 à 15 ans, et six ont été acquittés. Pendant la durée du procès, les parents présents des victimes brandissaient des portraits des disparus et ont parfois exprimé leur colère : ni pardon ni oubli !

En Argentine, les sept années de dictature ont été marquées par une répression incessante. L’Esma était dirigée par l’amiral Massera, représentant la marine dans la première junte dirigée par le général Videla qui, de son côté, pratiquait une répression identique dans le camp militaire de l’infanterie de Buenos Aires, Campo de Mayo. Il y avait des centaines d’autres lieux de détention et de torture dans tout le pays

La répression a frappé les milieux péronistes radicalisés et l’extrême gauche militante. Elle a entraîné la mort de 30 000 personnes. 5 000 sont passées par l’Esma. 30 % des assassinés étaient des ouvriers. Les militaires entendaient mener une croisade contre ce qu’ils appelaient la subversion marxiste ou le terrorisme. Comme dans les procès précédents, les accusés n’ont rien renié à ce sujet, à l’imitation de Videla pour qui cette répression n’était pas une sale guerre mais une guerre juste, comme il l’avait déclaré à son procès en 2010.

Dans les années suivant la dictature, déjà, des militaires avaient été jugés, mais ils avaient finalement bénéficié de plusieurs lois d’amnistie. C’est en 2003 que le péroniste Nestor Kirchner, arrivé à la présidence et en quête d’alliés sur sa gauche, a annulé les lois d’amnistie et relancé les procès, qui se sont succédé depuis.

Le procès a montré le traitement infligé aux détenus. Après leur arrestation, les opposants étaient cagoulés et emmenés à l’Esma. On les torturait pour leur arracher des renseignements. Les militantes enceintes pouvaient accoucher, mais leurs enfants étaient placés dans des familles proches de l’armée afin d’être rééduqués. Puis les détenus étaient « transférés », c’est-à-dire drogués, déshabillés, emportés et jetés depuis des avions dans les eaux du rio de la Plata, pour que les corps soient emportés dans l’océan Atlantique. Mais on en retrouvait parfois sur la rive. On comptait, parmi les accusés, six pilotes de ces vols de la mort.

Parmi les accusés, il y avait aussi Jorge Acosta, surnommé le « tigre », connu pour son sadisme, et Alfredo Astiz, surnommé l’« ange de la mort ». Ce dernier avait infiltré l’organisation des Mères de la place de Mai. Ces mères de famille en quête de leurs enfants, militants disparus, eurent le courage, en pleine dictature, de manifester chaque jeudi sous les fenêtres du palais présidentiel. Se faisant passer pour le parent d’un disparu, Astiz entraîna l’arrestation et l’assassinat de la première dirigeante des Mères, Azucena Villaflor.

Astiz non plus n’a rien renié, déclarant lors de son audition : « Jamais je ne demanderai pardon pour avoir défendu ma patrie. » Pour lui, le retour à la démocratie était « une dictature ». Les organisations qui, comme les Mères, militaient pour que la vérité soit établie sur la répression et les vols d’enfants, pour que les coupables soient punis, étaient aux yeux d’Astiz « de gênants groupes résiduels ».

Il faut noter que les forces de répression actuelles comptent aussi semble-t-il des « groupes résiduels », puisque depuis la fin de la dictature il y a eu quelque 200 disparus, dont quelques-uns sont connus, comme Julio Lopez ou, plus récemment, Santiago Maldonado.

Les militaires voulaient briser toute possibilité de contestation populaire. Parmi les pays d’Amérique latine ayant subi la répression dans les années 1960-1970, l’Argentine est un de ceux où la répression fut la plus féroce. Cela n’a fait que renforcer la combativité des opposants d’aujourd’hui.

Jacques FONTENOY