Birmanie : le sort dramatique des Rohingya

29 Novembre 2017

Mardi 28 novembre, au deuxième jour de sa visite officielle en Birmanie, le pape s’est exprimé aux côtés de la chef du gouvernement Aung San Suu Kyi à propos du sort des Rohingya. Comme le lui avait conseillé l’archevêque de Rangoon, afin d’éviter de froisser les autorités militaires, le pape n’a même pas prononcé le nom de la minorité musulmane, persécutée à nouveau aujourd’hui, après avoir été mise totalement à l’écart depuis les années 1980.

Se contentant de paroles lénifiantes et diplomatiques sur « le respect des droits de tous ceux qui considèrent cette terre comme leur maison », le pape a douché les espoirs de ceux qui comptaient le voir dénoncer clairement le sort abominable subi par les Rohingya.

Déjà la veille, lundi 27 novembre, sa première rencontre avait été pour le chef des forces armées birmanes, le général Min Aung Hlaing, qui prétendait récemment sur sa page Facebook qu’il n’y avait aucun mort innocent dans la région de l’Arakan, l’ancien nom de l’État de Rakhine où se concentrent les Rohingya.

Une campagne de terreur

Dans cette région, depuis le 25 août, l’armée birmane a pris prétexte d’attaques menées contre des postes frontières par un groupe nationaliste Rohingya pour lancer une vaste campagne de terreur contre la population. Suivant un plan précis, l’armée a multiplié les exécutions sommaires devant les proches, systématisé les viols, incendié les villages désertés. Fuyant les exactions, 620 000 personnes auraient depuis traversé le fleuve Naf, frontière avec le Bangladesh, rejoignant les centaines de milliers de Rohingya qui s’entassent depuis des décennies dans des campements de fortune déjà surpeuplés, ce qui fait craindre le retour des épidémies de choléra.

Ils ne sont d’ailleurs pas les bienvenus, dans un des États parmi les plus pauvres du monde. Les autorités bangladaises ont refusé l’ouverture de nouvelles structures d’accueil et relancé l’idée de campagnes de stérilisation, pour réduire le nombre d’enfants dans les camps.

En trois mois, les deux tiers de la population Rohingya ont fui. Il n’en resterait au nord-ouest de la Birmanie que 300 000, dont 100 000 survivent déjà dans des camps à l’intérieur du pays, conséquence de précédentes vagues de persécutions.

L’ancien prix Nobel de la Paix Aung San Suu Kyi dirige de fait le gouvernement depuis la victoire de son parti aux élections de novembre 2015. Elle continue de garder le silence sur la vague de terreur en cours, usant de son prestige pour discréditer les dénonciations des organisations humanitaires.

Protestations platoniques

De son côté, l’ONU a fini par hausser le ton, qualifiant les persécutions contre les Rohingya de nettoyage ethnique. Mais son secrétaire général Antonio Guterres a soigneusement pesé ses mots, se contentant de demander aux autorités birmanes de faciliter le retour des réfugiés pour « permettre une réconciliation » mettant un terme à « une escalade préoccupante ».

L’intervention des autorités américaines a été de la même veine. Si le secrétaire d’État des États-Unis, Rex Tilerson, a dénoncé lui aussi les violences, il s’est contenté de plaider le 22 novembre pour que les responsables d’atrocités rendent des comptes. Les seules mesures concrètes envisagées se réduisent pour l’instant à annuler l’invitation aux États-Unis de quelques hauts cadres de l’armée birmane impliqués dans les massacres.

Pour l’heure, le gouvernement civil birman laisse faire l’armée, qui détient toujours la réalité du pouvoir dans le pays, et l’exode des Rohingya continue. L’annonce de la signature d’un accord de rapatriement le 23 novembre entre la Birmanie et le Bangladesh, censé entrer en vigueur dans deux mois, n’a que peu de chances d’améliorer réellement le sort des Rohingya. Bien que les détails du protocole n’aient pas été rendus publics, il serait similaire à l’accord signé en 1992 lors d’une vague précédente d’exils. Les réfugiés auraient à prouver aux autorités birmanes leur lieu de vie d’origine, alors que rares sont ceux qui ont conservé leurs papiers disparus au cours de leur fuite ou de l’incendie de leur maison. L’armée quant à elle affirme vouloir privilégier l’intérêt des « véritables Birmans », jouant sur la montée des sentiments xénophobes et de ses liens avec les groupes bouddhistes intégristes.

Les Rohingya n’ont rien à attendre des autorités civiles, complices des militaires depuis le début, qui annoncent vouloir récupérer les terres de ceux qui ont fui, comme l’a déjà fait le ministre du Développement social. Rien à espérer non plus des États impérialistes, intéressés avant tout par l’accès aux matières premières de la Birmanie via des accords avec les militaires, et encore moins du secours de quelques autorités religieuses qui au mieux font appel à la bonne volonté d’un pouvoir aux mains de tortionnaires.

Rackettées par les passeurs, les marchands et les usuriers, et réduites à la misère des campements surpeuplés, les populations Rohingya ne peuvent guère envisager comme solution un éventuel retour.

Leur sort est à l’image d’un monde toujours plus invivable, condamnant à la survie au jour le jour des peuples entiers, chassés de leurs terres, persécutés par les pouvoirs en place, avec la complicité des grandes puissances et des prétendues autorités morales de la planète.

Gilles BOTI