La naissance du Bund

15 Novembre 2017

En octobre 1897, il y a 120 ans, la création de l’Union générale des ouvriers juifs de Russie et de Pologne, appelée plus couramment Bund, témoignait de l’existence d’un mouvement ouvrier socialiste influent parmi les ouvriers juifs de cette partie d’Europe de l’Est.

Depuis la fin du 18e siècle, le pouvoir tsariste avait imposé aux Juifs une zone de résidence qui couvrait les provinces du nord-ouest de l’empire de Russie, de la Baltique à la mer Noire, auxquels furent adjoints au 19e siècle les territoires polonais sous domination russe. Dans cette région, les Juifs représentaient de 40 à 75 % de la population des principales villes.

L’antisémitisme était un moyen traditionnellement utilisé par le régime pour lutter contre la contestation en offrant un exutoire au mécontentement populaire. Après l’assassinat du tsar Alexandre II en 1881, la législation antisémite fut encore renforcée avec l’instauration d’un numerus clausus limitant à 10 % la proportion autorisée d’étudiants juifs dans les universités et l’interdiction pour les Juifs d’occuper un poste dans l’administration et d’être officiers dans l’armée. Les populations juives furent victimes de massacres de masse, les pogroms, encouragés, sinon organisés par les autorités. En 1881 et 1882, il y en eut plus de deux cents qui firent des milliers de morts.

Une partie importante de la jeunesse étudiante juive, révoltée par l’oppression dont les Juifs étaient victimes, rallia le mouvement révolutionnaire, et en particulier le courant qui se réclamait du socialisme. Si l’oppression dont ils étaient victimes en tant que Juifs les avaient amenés à la lutte politique, leur engagement ne se limitait pas à cette seule question comme l’un d’entre eux en témoigne dans ses mémoires : « Nous étions tous très loin du nationalisme. » Au contraire, dit-il, « nous étions tous, selon le vocabulaire de l’époque, des cosmopolites enragés et convaincus ».

Les premiers cercles socialistes se constituèrent à la fin des années 1870, en particulier dans la ville de Vilna (Vilnius aujourd’hui), surnommée la Jérusalem de Lituanie, qui constituait le principal centre culturel et politique de la zone de résidence. Très rapidement, ils cherchèrent à organiser la classe ouvrière juive constituée surtout d’artisans ou d’ouvriers travaillant dans de petits ateliers, nombreux dans l’industrie du tabac, dans les allumetteries ou les tanneries.

Les patrons, mêmes ceux qui étaient juifs, utilisaient les divisions religieuses pour mettre en concurrence les travailleurs. Ainsi les Juifs restèrent en grande partie exclus de la grande industrie mécanisée. Dans le textile, beaucoup travaillaient à domicile, demeurant à la merci des intermédiaires qui leur fournissaient les matières premières et les machines. L’ensemble de la famille, femmes et enfants compris, était fréquemment contrainte à de longues journées de plus de douze heures de travail pour parvenir à survivre dans des caves ou des logements insalubres.

Des caisses de solidarité furent organisées à l’échelle de professions entières à Vilna, la première étant celle des ouvrières à domicile de l’industrie du bas en 1888. Entre 1894 et 1896, de très nombreuses grèves éclatèrent et parvinrent très souvent à imposer des diminutions des horaires de travail et des augmentations de salaire. Ainsi, durant l’été 1895, les 26 000 tisserands de Bialystok, dont 3 000 étaient juifs, se mirent en grève.

Dans ce contexte de combativité des travailleurs, le 7 octobre, à Vilna, le congrès de fondation du Bund réunit des délégués de tous les cercles et des unions professionnelles juives qui aspiraient à bâtir une organisation révolutionnaire unifiée de façon à pouvoir d’affronter la répression du régime tsariste.

Ses militants mirent sur pied des réseaux pour imprimer et diffuser ses publications, souvent rédigées en yiddish, langue mélangeant de l’allemand et de l’hébreu, alors parlé par les ouvriers et les classes populaires juives d’Europe de l’Est. Le tirage de l’organe central du Bund, Di Arbeter Shtime (« la Voix des travailleurs »), passa, entre 1897 et 1 900 de 800 à 5 000 exemplaires. Les militants du Bund organisèrent aussi la lutte contre les pogroms en constituant des groupes de combat, gagnant ainsi un crédit considérable dans la population juive.

Le Bund se considérait comme une fraction du mouvement révolutionnaire russe. En 1898, il participa au congrès de fondation du Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR). Mais le fait d’avoir constitué une organisation militant exclusivement en direction des populations juives amena de plus en plus la majorité de ses dirigeants à se revendiquer d’une lutte nationale spécifique justifiant, à leurs yeux, l’existence d’une organisation autonome au sein du Parti social-démocrate.

Bien des militants socialistes d’origine juive refusèrent de suivre une telle voie. Ainsi Rosa Luxemburg et Léo Jogiches fondèrent le Parti social-démocrate du royaume de Pologne et de Lituanie au début des années 1890. D’autres rejoignirent directement et en nombre le POSDR et ses fractions bolchévique ou menchévique.

Dans les années suivantes, la majorité des dirigeants bundistes apportèrent leur soutien aux mencheviks face aux bolcheviks qui défendaient la nécessité de créer un parti centralisé refusant toute concession au nationalisme. En 1917, leur opposition au bolchevisme les conduisit à s’opposer à la révolution d’Octobre. De mouvement révolutionnaire qu’il était à ses origines, le Bund se retrouva à combattre le régime soviétique aux côtés des défenseurs de la bourgeoisie et des partisans du rétablissement du tsarisme.

À l’inverse, beaucoup de militants du Bund firent aussi le choix de rejoindre les bolcheviks et le mouvement communiste, restant fidèles en cela à leurs convictions socialistes et à leurs combats pour l’émancipation des travailleurs.

Marc RÉMY