Le congrès paysan et le ralliement des socialistes-révolutionnaires de gauche

08 Novembre 2017

Au lendemain de la révolution d’Octobre 1917, le comité exécutif des soviets paysans était encore aux mains de socialistes conciliateurs opposés à celle-ci. Mais le nouveau pouvoir, qui avait immédiatement publié un décret donnant la terre à ceux qui la travaillent, convoqua un nouveau congrès paysan panrusse. John Reed, militant révolutionnaire américain et témoin actif de la révolution, raconte ce congrès dans son livre Les dix jours qui ébranlèrent le monde.

« Partout les campagnes fermentaient, non seulement sous l’influence électrisante du décret sur la terre, mais aussi grâce à l’esprit révolutionnaire que des milliers de paysans soldats rapportaient du front. Ce furent eux tout particulièrement qui accueillirent avec joie la nouvelle de la convocation du congrès paysan. (…) La moitié des délégués étaient socialistes-révolutionnaires [SR] de gauche, alors que les bolcheviks en représentaient à peine un cinquième et les SR de droite, un quart (…).

À droite, on remarquait des épaulettes d’officiers et les barbes patriarcales des cultivateurs plus âgés, plus aisés ; au centre, siégeaient quelques paysans, quelques soldats et des sous-officiers ; à gauche, presque tout le monde portait l’uniforme du simple soldat. C’était la jeune génération, ceux qui avaient fait la guerre. Les tribunes débordaient d’ouvriers qui, en Russie, se souviennent encore de leur origine paysanne. (…)

Il devint évident presque aussitôt que la plupart des délégués étaient hostiles au gouvernement des commissaires du peuple. Zinoviev, qui essaya de prendre la parole au nom des bolcheviks, dut se taire sous les huées (…).

Lénine prend la parole

Soudain, le troisième jour, Lénine monta à la tribune ; dix minutes durant, la salle tempêta, les délégués criaient : “À bas. Nous n’écouterons pas vos commissaires du peuple ! Nous ne reconnaissons pas votre gouvernement !” (…)

“Je ne suis pas venu ici en tant que membre du Conseil des commissaires du peuple (…) mais en tant que membre du groupe bolchevik dûment élu à ce congrès,” dit Lénine, qui leva son mandat pour que tout le monde pût le voir. (…) “Dites-moi franchement, vous, paysans à qui nous avons donné les terres des propriétaires terriens, voulez-vous à présent empêcher les ouvriers de s’assurer le contrôle de l’industrie ? Il s’agit de la guerre des classes. Il va de soi que les propriétaires terriens s’opposent aux ouvriers. Allez-vous laisser les rangs du prolétariat se diviser ? De quel côté serez-vous ? Nous, bolcheviks, nous sommes le parti du prolétariat, le prolétariat des campagnes aussi bien que le prolétariat industriel (…), partisans des soviets, les soviets paysans aussi bien que les soviets ouvriers et soldats. Le gouvernement actuel est le gouvernement des soviets ; non seulement avons-nous invité les soviets paysans à participer au gouvernement, mais encore avons-nous invité les représentants des SR de gauche à entrer dans le Conseil des commissaires du peuple.”

Et lors d’une deuxième intervention : “Nous invitons les SR de gauche à rejoindre les rangs de cette coalition, en insistant toutefois pour qu’ils cessent de regarder en arrière et rompent avec les conciliateurs au sein de leur propre parti [ndlr : les SR de droite].”

Ralliement des SR de gauche

Le vendredi 16 novembre [3 novembre selon l’ancien calendrier] (…), Nathanson, un vieillard à la barbe blanche qui était le doyen de l’aile gauche des SR, lut, d’une voix tremblante et les yeux pleins de larmes, « l’acte de mariage » des soviets paysans et des soviets ouvriers et soldats. Chaque mention du mot union provoquait des applaudissements extatiques. (…)

La foule paysanne s’écoula dans la rue (…). Deux vieux paysans, courbés sous le poids d’une vie de travail, avançaient la main dans la main, le visage illuminé d’une béatitude enfantine. “Eh bien, dit l’un, je voudrais les voir nous reprendre nos terres à présent !” (…)

Et le cortège paysan s’engouffra par la grande entrée de l’institut Smolny et gravit l’escalier (…). Dans la vaste salle blanche, le comité exécutif des soviets ouvriers et soldats attendait ; le soviet de Petrograd était là (...).

Maria Spiridonova [dirigeante des SR de gauche] monta à la tribune, frêle, pâle, (…). La femme la mieux aimée et la plus puissante de Russie. “Les travailleurs russes voient s’ouvrir devant eux des horizons que l’histoire n’a encore jamais connus (…). Dans le passé, tous les gouvernements ouvriers ont abouti à une défaite. Mais le mouvement actuel est international, et c’est pour cela qu’il est invincible. Il n’est pas de force au monde capable d’éteindre la flamme de la révolution ! Le vieux monde s’écroule, le monde nouveau est en train de naître.”