L’assassinat de Che Guevara

11 Octobre 2017

Le 9 octobre 1967, dans le village de La Higuera en Bolivie, était abattu Ernesto Guevara, dit le Che. Les derniers combattants de sa guérilla avaient été arrêtés la veille, encerclés par un corps d’élite de l’armée colombienne encadré par des officiers nord-américains.

Pour beaucoup, le nom de Guevara évoque seulement un visage, celui d’un jeune barbudo couvert d’un béret étoilé, imprimé sur des millions de tee-shirts. Mais, pour des millions d’hommes en Amérique latine, le nom du Che a longtemps évoqué, et évoque toujours, le combat d’un homme contre l’oppression.

Contre l’oppression de l’impérialisme

Né en Argentine dans un milieu aisé, devenu étudiant en médecine, Ernesto Guevara entreprit un long périple à moto en Amérique du Sud. Au constat de la misère des paysans des montagnes et des villes andines s’ajouta la conscience de la responsabilité de l’impérialisme américain. Face aux grands trusts pillant les ressources minérales et agricoles du continent, aux interventions militaires ouvertes, ou via des coups tordus de la CIA, pour renverser les régimes qui tentaient un tant soit peu de faire bénéficier les populations locales des richesses créées à la sueur de leur front, il conclut qu’il fallait prendre le chemin de la lutte armée.

Rencontrant Fidel Castro au Mexique en 1955, Guevara fut convaincu de participer à son projet de renversement du dictateur cubain Batista. Partie prenante du débarquement raté à Cuba et des années de guérilla dans la Sierra Maestra, puis à l’avant-garde des combats pour la prise du pouvoir en 1959, Guevara tira de cette expérience un modèle de lutte dont il allait faire une théorie.

Bien qu’ayant occupé des postes importants dans le nouvel appareil d’État cubain, directeur de la Banque nationale, puis ministre de l’Industrie, sa volonté de poursuivre le combat contre l’impérialisme, sans se limiter à Cuba, lui fit reprendre le chemin de la lutte armée. Après une vaine tentative au Congo en 1965, c’est en Bolivie qu’il tenta de créer ce qu’il appela un nouveau front anti-impérialiste.

En 1967, cerné de toutes parts par l’armée, blessé, isolé y compris des paysans locaux qui ne se rallièrent pas à lui, Guevara mourut au combat.

Une impasse politique

L’engagement de Guevara, sa sensibilité à la cause des opprimés lui valent encore aujourd’hui l’estime de millions d’hommes. Mais l’estime pour le combattant n’implique pas une approbation de ses perspectives politiques. Intellectuel rallié au camp des opprimés, le Che théorisa le recours aux guérillas, méthode qui avait permis au petit groupe autour de Castro de survivre et finalement de parvenir au pouvoir lors de l’effondrement de la dictature cubaine. Son modèle dès lors fut celui de la construction d’une telle organisation militaire se plaçant à la tête des masses. Partisan du coup d’éclat ralliant à lui les paysans exploités, sa perspective revenait à construire un embryon d’appareil d’État se préparant à occuper le pouvoir, comme l’avaient fait Ho Chi Min au Vietnam ou Mao en Chine. C’était décider d’avance que les classes populaires, au cas où elles se soulèveraient, devraient se rallier à cette organisation.

Guevara se méfiait de la classe ouvrière. Une fois parvenu au pouvoir à Cuba, il critiqua le « matérialisme » des ouvriers qui revendiquaient le maintien de leur salaire ou refusaient de se voir imposer des heures supplémentaires non payées. Pour lui, les luttes ouvrières étaient nécessairement stériles et inefficaces. Quelques mois encore avant sa mort, il envoya un message aux mineurs boliviens en grève, dont plusieurs dizaines venaient de perdre la vie sous les coups de la répression, leur conseillant de « ne pas s’obstiner dans des tactiques erronées » et les invitant à le rejoindre dans la guérilla.

Guevara s’affirmait marxiste, tout comme le fit Castro lorsque Cuba, victime du blocus des États-Unis, se rapprocha du bloc des pays de l’Est. Il en fit le tour, en tant que ministre à la recherche de recettes de développement économique, sans jamais se montrer choqué du caractère de dictatures antiouvrières de ces régimes. Son projet se bornait à l’horizon du développement économique national et de la destruction des formes les plus rétrogrades d’oppression et d’exploitation telles que la grande propriété foncière. Vouloir assurer par ses propres forces un développement réel dans le cadre d’une île pauvre comme Cuba, victime du blocus impérialiste, c’était aller dans une impasse.

Les dénonciations enflammées de l’impérialisme par Guevara touchaient sans doute le cœur des classes pauvres d’Amérique latine. Mais elles ne pouvaient à elles seules recréer les conditions de révolte paysanne qui avaient permis la victoire de la guérilla castriste. Faute d’un mouvement de masse, Guevara resta isolé en Bolivie, ce qui causa sa perte. La tentative de multiplier les foyers de guérilla répondait sans doute au sentiment internationaliste de Guevara à l’échelle latino-américaine, mais ne lui donnait pas de base.

Seul le prolétariat peut ouvrir une issue

Seul le prolétariat, concentré près des lieux de pouvoir, tenant une place essentielle dans l’économie capitaliste moderne, peut non seulement renverser la bourgeoisie mais construire un système économique rationnel dépassant les frontières. Son ignorance des idées communistes et des traditions du mouvement ouvrier rendait vaines les tentatives révolutionnaires de Guevara.

Même une amélioration véritable du sort des paysans, dont l’injustice avait nourri l’engagement de Guevara, n’aurait pu venir que d’un pouvoir des travailleurs des villes, ne se contentant pas de supprimer la grande propriété foncière, mais offrant au monde rural les moyens scientifiques et industriels de sortir de l’arriération.

Le souvenir du combat de Guevara doit aussi être l’occasion de tirer les leçons de son échec. Aujourd’hui comme alors, le prolétariat mondial est la force sociale susceptible d’offrir à l’humanité les moyens de dépasser les ornières nationales, pour construire à l’échelle du monde une société débarrassée de toute forme d’exploitation et d’oppression.

Gilles BOTI