Lafarge en Syrie : l’État français complice

04 Octobre 2017

On savait déjà que le groupe Lafarge avait payé Daech pour maintenir sa cimenterie en Syrie entre 2011 et 2014. Mais une enquête des douanes judiciaires vient de révéler que c’est avec l’appui de l’État français que cela s’est fait.

Les dirigeants de cette cimenterie LCS, dans le nord de la Syrie, à la frontière turque, achetée par Lafarge en 2007, ont été confrontés dès 2011 à la guerre civile. Les responsables ont choisi de se maintenir, malgré les sommes importantes qu’ils devaient verser à plusieurs groupes armés, de l’Armée syrienne libre (ASL) aux Kurdes du Parti de l’union démocratique, en passant par divers groupes islamistes. 100 000 dollars ont alors été alloués par mois au paiement des groupes tenant les barrages autour de l’usine.

Quand Daech prit le contrôle de Rakka à 65 kilomètres de l’usine en avril 2013, pour les dirigeants de LCS, ce n’était qu’un groupe armé qui en remplaçait un autre. « Daech vient dans la liste des racketteurs, ça fait 10 % des sommes, dont la moitié était pour les Kurdes », résume Christian Herrault, un ancien directeur de Lafarge. L’État islamiste était alors payé avec le cash de l’usine, en frais de présentation, signé Bruno Pescheux, le patron de l’usine.

Le ministère des Affaires étrangères était au courant de ces agissements. Christian Herrault l’a expliqué aux enquêteurs : « Le gouvernement français nous incite fortement à rester, c’est quand même le plus gros investissement français en Syrie et c’est le drapeau français. Et il faut voir que, (…) si on quitte, d’autres viendront à notre place. »

C’est aussi le marché de reconstruction d’après-guerre qui compte pour le capitaliste du béton. « Ce qu’il faut comprendre c’est que, lorsque cette guerre a commencé, l’usine venait de démarrer, insiste Bruno Pescheux. On pensait que quand tout serait fini, il y aurait au moins une cimenterie qui pourrait fournir du ciment pour reconstruire la Syrie. » En septembre 2014, les patrons du site ont même obtenu un laissez-passer de Daech pour faire redémarrer l’usine. Mais l’attaque de celle-ci par les troupes de l’EI le 19 septembre a mis temporairement fin aux projets lucratifs de Lafarge en Syrie.

Aujourd’hui, aucun des responsables, de l’usine ou du quai d’Orsay, n’a été amené à s’expliquer devant un tribunal à l’issue de cette enquête.

Léna PIGALLI