Esclavagisme : la mémoire des massacreurs célébrée

13 Septembre 2017

À la suite des affrontements de Charlottesville, aux États-Unis, consécutifs au déboulonnage de la statue du chef militaire sudiste le général Lee, la presse française s’est indignée du nombre de monuments (quelque 1 500) à la gloire de défenseurs de l’esclavage aux États-Unis.

Mais, en France, de nombreuses rues portent le nom de personnalités ayant joué un rôle essentiel dans la mise en place et la défense du système esclavagiste.

Colbert, dont la statue trône devant le Palais-Bourbon, fut pourtant l’auteur du Code noir (1685) qui réglementait le statut des esclaves, définis comme des biens meubles. Il fonda en 1664 la Compagnie des Indes occidentales, impliquée dans le commerce triangulaire transatlantique, dont la traite négrière et l’esclavage colonial étaient des piliers. Et dans les villes portuaires qui profitèrent de ce commerce, comme Bordeaux, Nantes ou Le Havre, bien des rues portent les noms de négriers.

On peut ajouter que nombre de rues ou de places portent le nom de massacreurs d’ouvriers. Le bourreau des ouvriers parisiens en juin 1848, le général Cavaignac, a son nom de rue au Havre, à Tours, ailleurs peut-être. Il en va de même du maréchal Saint-Arnaud, artisan de la conquête de l’Algérie et fusilleur d’ouvriers à Paris. Adolphe Thiers, ministre de l’Intérieur, réprima les Canuts lyonnais en avril 1834 (600 morts) puis fit massacrer les habitants d’un immeuble rue Transnonain, à Paris. Chef du gouvernement en 1871, il fut le bourreau du premier gouvernement ouvrier, la Commune de Paris (peut-être 20 000 morts). Aujourd’hui, des centaines de rues portent son nom. Quelque 640 écoles portent celui de Jules Ferry, qui expliquait que « les races supérieures ont un droit sur les races inférieures » et était un partisan si zélé de la colonisation qu’il en était surnommé Ferry le Tonkinois. Quant à ceux qui conduisirent des millions de Français à la gigantesque boucherie de 1914-1918, où 1,4 million d’entre eux perdirent la vie, leurs noms et leurs statues sont partout, du maréchal Foch au président Poincaré, en passant par le ministre et Premier ministre Clemenceau. Ce dernier avait déjà été chef du gouvernement et, en 1908, avait fait tirer sur les ouvriers à Draveil et Villeneuve-Saint-Georges (six morts).

Enfin, nombre de ceux qui firent la guerre aux peuples indochinois ou algérien luttant pour leur indépendance ont donné leur nom à des lieux, des 3 900 avenues ou boulevards portant le nom de De Gaulle, aux bibliothèques et autres places portant celui de Mitterrand.

La Révolution française déboulonna bien des statues et débaptisa bien des noms de lieux de ceux qui incarnaient l’Ancien régime. La Révolution russe en fit autant avec les figures du tsarisme. Dans la France contemporaine, pour que les noms des esclavagistes, des bourreaux des guerres coloniales et des assassins d’ouvriers soient remplacés par ceux des combattants de la cause des opprimés, il faudra assurément… une nouvelle révolution.

Michel BONDELET