Mi-septembre : les lettres de Lénine sur l’insurrection

06 Septembre 2017

À la mi-septembre, les bolcheviks avaient gagné une influence considérable dans les soviets. L’idée que le pouvoir devait passer aux soviets progressait parmi les masses qui prenaient conscience, à travers tout le pays, que leurs revendications vitales, au sens propre, ne pourraient être satisfaites par le gouvernement provisoire. Ce dernier avait convoqué une Conférence démocratique qui se réunit à partir du 14 septembre, pour tenter de reconstituer une autorité, la plus éloignée possible des soviets et de l’influence des bolcheviks. Durant cette période, Lénine, encore contraint à la clandestinité, envoya deux lettres au comité central du parti, pour défendre l’idée que la situation était mûre pour l’insurrection et la prise du pouvoir.

Dans sa première lettre, Les bolcheviks doivent prendre le pouvoir, écrite entre le 12 et le 14 septembre, Lénine écrivait : « Ayant obtenu la majorité aux soviets des députés ouvriers et soldats des deux capitales, les bolcheviks peuvent et doivent prendre en main le pouvoir. Ils le peuvent, car la majorité agissante des éléments révolutionnaires du peuple des deux capitales suffit pour entraîner les masses, pour vaincre la résistance de l’adversaire, pour l’anéantir, pour conquérir le pouvoir et le conserver. Car, en proposant sur-le-champ une paix démocratique, en donnant aussitôt la terre aux paysans, en rétablissant les institutions et les libertés démocratiques foulées aux pieds et anéanties par Kerenski, les bolcheviks formeront un gouvernement que personne ne renversera. La Conférence démocratique ne représente pas la majorité du peuple révolutionnaire, mais seulement les dirigeants petits-bourgeois conciliateurs. La Conférence démocratique trompe la paysannerie, car elle ne lui donne ni la paix ni la terre. »

Lénine développait cette idée dans Le marxisme et l’insurrection, qu’il fit parvenir au comité central bolchevique le 15 septembre : « Pour réussir, l’insurrection doit s’appuyer non pas sur un complot, non pas sur un parti, mais sur la classe d’avant-garde. Voilà un premier point. L’insurrection doit s’appuyer sur l’élan révolutionnaire du peuple. Voilà le second point. L’insurrection doit surgir à un tournant de l’histoire de la révolution ascendante, où l’activité de l’avant-garde du peuple est la plus forte, où les hésitations sont les plus fortes dans les rangs de l’ennemi et dans ceux des amis de la révolution faibles, indécis, pleins de contradictions. Voilà le troisième point. Telles sont les trois conditions qui font que, dans la façon de poser la question de l’insurrection, le marxisme se distingue du blanquisme.

Mais, dès lors que ces conditions se trouvent remplies, refuser de considérer l’insurrection comme un art, c’est trahir le marxisme, c’est trahir la révolution.

Pour prouver qu’en ce moment précisément le parti doit de toute nécessité reconnaître que l’insurrection est mise à l’ordre du jour par le cours objectif des événements, qu’il doit traiter l’insurrection comme un art, pour prouver cela, le mieux sera peut-être d’employer la méthode de comparaison et de mettre en parallèle les journées des 3 et 4 juillet et les journées de septembre. Les 3 et 4 juillet, (…) les conditions objectives pour la victoire de l’insurrection n’étaient pas réalisées.

1) Nous n’avions pas encore derrière nous la classe qui est l’avant-garde de la révolution. Nous n’avions pas encore la majorité parmi les ouvriers et les soldats des deux capitales. Aujourd’hui, nous l’avons dans les deux soviets. Elle a été créée uniquement par les événements des mois de juillet et d’août, par l’expérience des répressions contre les bolcheviks et par l’expérience de la rébellion de Kornilov.

2) L’enthousiasme révolutionnaire n’avait pas encore gagné la grande masse du peuple. Il l’a gagnée aujourd’hui, après la rébellion de Kornilov. C’est ce que prouvent les événements en province et la prise du pouvoir par les soviets en maints endroits.

3) Il n’y avait pas alors d’hésitations d’une amplitude politique sérieuse parmi nos ennemis et parmi la petite-bourgeoise incertaine. Aujourd’hui, ces hésitations ont une grande ampleur (…).

4) C’est pourquoi, les 3 et 4 juillet, l’insurrection aurait été une faute : nous n’aurions pu conserver le pouvoir ni physiquement ni politiquement (…).

Aujourd’hui la situation est tout autre. Nous avons avec nous la majorité de la classe qui est l’avant-garde de la révolution, l’avant-garde du peuple, capable d’entraîner les masses. »