Été 1987 : le soulèvement de la classe ouvrière sud-coréenne

06 Septembre 2017

Il y a trente ans, débutait une vague de grèves explosives qui obligea l’armée coréenne à abandonner le devant de la scène politique qu’elle occupait depuis quatre décennies.

Le développement industriel de la Corée avait commencé avec la colonisation japonaise au début du XXe siècle. Celui-ci avait été conçu pour répondre aux besoins de l’industrie japonaise en matières premières. Après la Deuxième Guerre mondiale, l’impérialisme américain remplaça le Japon comme puissance tutélaire. La guerre de Corée partagea le pays en deux entités, et la Corée du Sud devint, dans le contexte de la guerre froide, un des piliers de la politique impérialiste américaine dans la région. L’industrie fut alors réorientée vers les besoins du nouveau maître, à commencer par ceux de l’armée américaine pendant la guerre du Vietnam. Puis, à partir des années 1970, l’économie sud-coréenne s’adapta aux besoins des trusts industriels américains et japonais.

Le développement, fruit de l’étatisme militaire

Mais surtout, cet essor économique fut l’œuvre de l’appareil d’État sud-coréen et de la série de plans quinquennaux que le pouvoir mit en place dès le début des années 1960. Ce n’est qu’après que l’étatisme économique eut financé et développé cette industrie, en pressurant la population en général et la classe ouvrière en particulier, que des pans entiers en furent remis aux mains d’un petit nombre de clans familiaux liés au pouvoir. Une vingtaine de grands groupes, appelés chaebols, se partagèrent alors littéralement l’économie sud-coréenne.

Durant toutes ces phases, la classe ouvrière avait considérablement grossi. Son poids social était lourd de menaces pour ces chaebols et pour le pouvoir militaire qui réprimait la moindre contestation. Au printemps 1979, des ouvrières d’une entreprise de la région de Séoul, la capitale, avaient été attaquées par la police parce qu’elles manifestaient contre la fermeture de leur usine, leur patron s’étant enfui aux États-Unis avec la caisse. Quelques jours après, elles furent à nouveau brutalement réprimées par la police et une ouvrière fut tuée. Cela déclencha des émeutes dans de grandes villes de province et entraîna une crise politique. En octobre, le dictateur en place était assassiné par le chef des services secrets et un nouvel homme fort, Chun Doo Hwan, prenait le pouvoir, laissant entrevoir une possible libéralisation du régime.

Ses promesses ne tinrent pas plus de six mois. Après d’importantes manifestations étudiantes dénonçant la loi martiale que le régime n’avait toujours pas abandonnée et demandant la destitution de Chun Doo Hwan, celui-ci déclencha un coup de force militaire le 17 mai 1980, envoyant ses troupes quadriller les grandes villes du pays.

Le soulèvement de Gwangju de mai 1980

Dès le 18 mai, à Gwangju, une ville du sud, 500 étudiants manifestèrent contre le coup d’État. Ils furent attaqués à coup de baïonnette par les soldats, qui tuèrent une douzaine de manifestants. La colère toucha la population et les militaires tirèrent dans la foule, tuant cette fois des centaines de personnes, y compris des enfants et des personnes âgées.

Cette répression fut le signal de la révolte sociale à Gwangju. La population s’arma en pillant des commissariats et en récupérant des véhicules militaires. Le lendemain, l’armée était repoussée hors de la ville. Pendant cinq jours, celle-ci fut aux mains des insurgés. Mais, le 27 mai à 3 h du matin, le pouvoir, fort de l’approbation de Washington, fit rentrer l’armée dans la ville, écrasant la révolte. On dénombra officiellement 500 tués et près de 1 000 disparus. Chum Doo Hwan avait réussi à se maintenir au pouvoir, mais le soulèvement de Gwangju l’avait profondément ébranlé.

À partir du milieu des années 1980, des luttes eurent lieu dans des entreprises appartenant à des chaebols, sur les salaires, les conditions de travail et pour la reconnaissance de syndicats démocratiques. C’étaient les signes avant-coureurs d’une lame de fond qui allait se répandre sur tout le pays. C’est dans une ville de la côte ouest, Ulsan, que cette vague de grèves commença. C’est aussi là qu’elle fut la plus imposante.

L’explosion sociale de 1987, l’exemple de Hyundai à Ulsan

Au début des années 1960, Ulsan était encore un petit village de pêcheurs. En 1987, c’était une ville d’un demi-million d’habitants avec 80 000 ouvriers employés par Hyundai, le plus puissant des chaebols à cette époque, dans une douzaine d’entreprises, notamment dans la construction automobile et les chantiers navals.

En juillet 1987, des travailleurs enregistrèrent plusieurs syndicats démocratiques au bureau des affaires du travail de la ville, enclenchant le combat avec Hyundai pour la reconnaissance de leurs organisations. Des manifestations et des grèves se déroulèrent tout le mois de juillet. Enfin, le 17 août, la direction répondit par le lock-out de six de ses entreprises.

Alors 40 000 ouvriers, en bleu de travail, camions et engins de chantier en tête, défilèrent dans les rues d’Ulsan. Devant l’ampleur de la mobilisation, le soir même le vice-ministre du Travail annonçait que Hyundai était prêt à accepter des syndicats dans huit de ses entreprises.

Mais, rien ne se réalisant, le 2 septembre 20 000 travailleurs manifestèrent à nouveau, mettant à sac l’hôtel de ville et les bureaux des chantiers navals. La police resta prudemment à l’écart. Elle se vengea deux jours après. Des équipes de répression spéciales envoyées de Séoul arrêtèrent 500 travailleurs. Après une dernière manifestation rassemblant 8 000 ouvriers, les syndicats démocratiques furent dissous et vingt leaders syndicaux furent emprisonnés.

Six mois plus tard, le 4 février 1988, alors que le principal leader ouvrier à peine sorti de prison était licencié, 1 000 ouvriers de la division industrie lourde forçaient un barrage de la police et des milices patronales pour imposer la réintégration de leur camarade. À 1 000, ils décidèrent d’occuper des bureaux de l’entreprise pour imposer la reconnaissance de leur syndicat. Encerclés pendant des semaines par la police, ils finirent par se rendre et de nouveaux militants furent arrêtés.

Mais, en décembre de la même année, la lutte repartit. Dans les chantiers navals, 20 000 travailleurs se mettaient en grève. Les milices de la direction et la police organisèrent un guet-apens pour arrêter les principaux responsables. Cette manœuvre mit le feu aux poudres. La grève s’étendit à tout le complexe industriel et elle dura 104 jours. Devant la détermination des ouvriers, la police organisa même une opération de type militaire, avec 10 000 hommes attaquant les usines par la route, par la mer et par les airs. La grève s’arrêta, mais Hyundai dut reconnaître les syndicats dans plusieurs de ses usines.

Un mouvement général

L’exemple d’Ulsan frappa les esprits. À partir de l’été 1987, des grèves éclatèrent dans tout le pays. En à peine un an, près de 2 800 syndicats démocratiques virent le jour, regroupant plus de 500 000 membres. À cet essor syndical s’ajoutait aussi le développement d’organisations se réclamant du socialisme.

Dès décembre 1987, le régime devait organiser des élections présidentielles au suffrage universel. L’armée restait encore dans les coulisses immédiates du pouvoir, mais elle était contrainte de quitter le devant de la scène et de concéder de plus en plus de droits démocratiques.

À travers ses luttes acharnées pour la reconnaissance des syndicats démocratiques, la classe ouvrière sud-coréenne montrait sa capacité à se mobiliser contre la dictature patronale des chaebols et la dictature militaire, montrant aussi qu’elle pouvait être une force politique indépendante capable de faire reculer le pouvoir.

Pierre ROYAN