Après le premier tour de la présidentielle, un système politique ébranlé

26 Avril 2017

L’élimination dès le premier tour des candidats des deux grands partis de la bourgeoisie qui se relaient au pouvoir depuis plus d’un demi-siècle symbolise et parachève l’effondrement du système d’alternance qui en France tient lieu de démocratie.

Les signes annonciateurs se répétaient d’élection en élection depuis plusieurs années. Cette alternance, où la droite déconsidérée auprès de son propre électorat était relayée par une gauche qui menait la même politique, avant de se déconsidérer à son tour et de repasser le relais, ne pouvait fonctionner que tant qu’une grande partie de l’électorat faisait crédit au slogan habituel : Le changement, c’est maintenant.

Ce n’est plus le cas. L’accroissement de l’influence électorale du FN indiquait à sa façon le dégoût envers les partis traditionnels, et celui du nombre d’abstentionnistes le dégoût vis-à-vis des élections elles-mêmes.

Mais, le premier tour de la présidentielle à peine achevé, voilà que la nouvelle alternance est arrivée. C’est Marine Le Pen elle-même qui a utilisé cette expression, façon de dire à son électorat que l’heure de prendre le pouvoir au niveau national par le FN était en vue. Mais cela signifie surtout que l’organisation d’extrême droite apparaît comme la roue de secours de la démocratie bourgeoise et le dernier en date de ses avatars. Être écartée depuis tant d’années des combinaisons gouvernementales par les autres partis vaut à Le Pen 1 258 057 voix de plus que lors de la présidentielle de 2012. Elle accroît le nombre des électeurs du FN même par rapport aux régionales de 2015, déjà très favorables pourtant pour le parti d’extrême droite.

Restait l’autre terme de la nouvelle alternance. Il a été trouvé en la personne d’un jeune aventurier, formaté dans la haute finance et les cabinets de l’Élysée, propulsé sur le devant de la scène par les médias, c’est-à-dire par leurs propriétaires.

La comédie du fonctionnement démocratique dans la république bourgeoise peut reprendre ; de quoi relancer les discours sur le « vote utile » et pérorer sur le « front républicain », réunissant de la droite extrême de Fillon jusqu’à la gauche du PS façon Hamon ; de quoi permettre de retrouver ses marques au vaste personnel politique que la bourgeoisie entretient pour occuper ces dizaines de milliers de postes et de positions. Ce sont elles en effet qui, des municipalités des grandes villes aux ministères en passant par le Parlement et toutes les institutions intermédiaires – départementales, régionales, etc. –, alimentent la vie politique en dissimulant le fait que le véritable pouvoir n’est pas dans ces institutions mais dans les conseils d’administration des grands groupes industriels et financiers.

Le système d’alternance gauche-droite entraîne dans son effondrement des partis issus il y a très longtemps du mouvement ouvrier, mais qui se sont mis depuis des décennies au service des institutions de la bourgeoisie.

C’est d’abord le cas du PCF. Non pas tant parce que le candidat qu’il s’est choisi, Mélenchon, n’a pas pu accéder au deuxième tour, mais par son choix de s’aligner derrière cet homme politique qui ne représente plus aucun lien, même lointain, avec le mouvement ouvrier, ni par ses idées, ni par son parcours de sénateur et d’ancien ministre, ni par la filiation revendiquée avec Mitterrand.

Voilà maintenant que c’est au tour du PS lui-même de s’effondrer, avec les 6,36 % de suffrages recueillis par Hamon. Ce résultat dépasse à peine les 5,01 % de Defferre en 1969.

Mélenchon a récupéré une partie de ces suffrages. Mais pas tout, loin de là. Ses bons résultats ne signifient pas une poussée à gauche. En 2017, les voix de Mélenchon (7 060 000 voix à peu près), ajoutées à celles de Hamon (2 290 000), représentent 9 350 000 électeurs. En 2012, les voix de Hollande additionnées à celles de Mélenchon en représentaient 14 256 000.

Si, parmi les cadres du PS, beaucoup ont choisi Macron, c’est le cas aussi de beaucoup d’électeurs de Hollande. Mélenchon, quant à lui, n’en a capté que moins de 3 millions.

La nouvelle alternance

L’arrivée en tête de Macron au premier tour a été saluée dès le lendemain par une envolée de la Bourse de Paris. La bourgeoisie n’avait certes pas grand-chose à craindre de quelque combinaison que ce soit pour le deuxième tour. Cependant, l’idée que puisse se mettre en place un exécutif partisan du retrait de la France de la zone euro, voire de l’Union européenne, n’arrange pas ses affaires.

Cet heureux dénouement pour le fonctionnement de la république bourgeoise risque cependant de n’être que momentané. L’élection de Macron au deuxième tour est certes à peu près assurée. Il reste cependant les législatives. Au lieu des deux grands blocs de l’alternance, s’affronteront alors quatre blocs d’influence électorale à peu près égale, avec des combinaisons nombreuses et aléatoires dans les 577 circonscriptions.

L’agitation prévisible au sein du personnel politique de la bourgeoisie pour se recycler dans cette nouvelle configuration, en laissant des places à de nouveaux venus, les rapports imprévisibles entre le futur président de la République et la nouvelle Assemblée, rendront la situation politique instable. Au point de se transformer en crise politique grave ? Cela dépend infiniment plus de l’évolution de la situation sociale et politique que de l’agitation dans le personnel de la bourgeoisie.

Un trop-plein de partis de la bourgeoisie pour représenter ses intérêts…

Au lendemain des deux élections, présidentielle et législatives, la bourgeoisie continuera son offensive contre les travailleurs. La période électorale ne l’a d’ailleurs jamais arrêtée.

Il serait vain de spéculer sur la mesure ou la provocation patronale de trop qui finira par déclencher l’explosion sociale ; encore plus sur le rôle que l’instabilité politique pourrait y jouer.

Ce qui est certain est que, même s’il est largement élu grâce au « front républicain » réunissant dans une union sacrée allant de Fillon jusqu’à Hamon, Macron, en servant les intérêts du grand patronat, ne pourra désamorcer la colère qui monte. Il se déconsidérera sans doute plus vite que Hollande. Il est parfaitement stupide de voir en Macron un barrage contre la montée du FN. Il en sera, au contraire, un catalyseur.

Le problème n’est pas dans la possibilité d’une explosion sociale ; il y en aura une tôt ou tard. Le problème est que la classe ouvrière soit armée pour une période de soubresauts sociaux qu’on peut difficilement imaginer autrement, du moins à ses débuts, que comme l’irruption multiforme de différentes catégories sociales frappées par la crise de l’économie capitaliste, avec des revendications dispersées.

La classe ouvrière est pour le moment peu préparée à une telle période. Les grands partis qui, dans le passé, se proclamaient ses dirigeants, le PCF en particulier, ont progressivement démoli sa conscience de classe pour y substituer des perspectives électoralistes dans le cadre du système capitaliste, avec des slogans nationalistes et protectionnistes.

… aux travailleurs de faire émerger les leurs

La question d’un parti ­représentant non seulement les intérêts matériels mais aussi les intérêts politiques de la classe ouvrière est la question fondamentale de notre époque.

Voilà pourquoi nous plaçons toutes nos activités, y compris notre activité électorale, dans cette perspective. C’est la raison pour laquelle, si nous pouvons avoir des tactiques diverses dans les élections locales, régionales ou européennes, dans les élections présidentielles auxquelles nous avons participé, avec les candidatures successives d’Arlette Laguiller puis de Nathalie Arthaud, cela a toujours été au nom du camp des travailleurs : au nom de ses intérêts à court et à long terme, y compris et surtout au nom du rôle que seule la classe ouvrière consciente est à même de jouer dans la transformation révolutionnaire de la société.

Nous avons toujours refusé de noyer le caractère de classe de notre candidature dans un magma de revendications et d’objectifs divers émanant de diverses catégories d’opprimés, même lorsque ces objectifs et ces revendications étaient tout à fait légitimes.

Nous avons toujours refusé également d’en rester à la simple dénonciation. Les campagnes électorales dans toute démocratie bourgeoisie servent de défouloir. La dénonciation de la politique menée par ceux qui sont au gouvernement, et dont d’autres voudraient prendre la place, en fait partie.

Dans la dénonciation, nous pouvons nous retrouver plus ou moins en accord avec Mélenchon, voire avec Hamon. Dans la dénonciation, nous pouvons nous retrouver côte à côte même avec des réformistes ou des associatifs plus ou moins sincères, voire des écologistes sur certaines questions. Il n’en va pas du tout de même quand il s’agit d’avancer un programme de lutte pour les travailleurs et d’utiliser les campagnes électorales afin de renforcer la conscience de classe des nôtres.

Le parti communiste révolutionnaire qui manque à la classe ouvrière ne peut surgir que si une fraction significative des travailleurs se met en mouvement, retrouve sa conscience de classe et fait émerger des militants incarnant cette conscience dans leurs entreprises, dans les quartiers populaires. Ce parti ne pourra se construire qu’autour d’idées et de perspectives claires, c’est-à-dire autour des idées du marxisme, du léninisme, du trotskysme.

Le Parti bolchévique n’a pu devenir un parti dans lequel s’est retrouvé le prolétariat russe, et sur cette base postuler au pouvoir, qu’au travers des luttes et des épreuves politiques, notamment durant les six mois qui ont séparé la révolution de Février 1917 de celle d’Octobre 1917. Mais, pendant les longues années écoulées entre l’émergence de la tendance bolchévique et la révolution qui l’a portée au pouvoir, Lénine et ses compagnons se sont battus sur le plan des idées, dans des batailles qui ont pu apparaître absconses et totalement incomprises même par les révolutionnaires de l’époque.

Celles et ceux qui partagent ces idées sont aujourd’hui très minoritaires et à contre-courant. Mais, pour reprendre l’expression de Nathalie Arthaud dans sa déclaration le soir du 23 avril :

« Ces quelque 232 000 électrices et électeurs constituent une minorité dans l’électorat. Mais ils ont contribué à ce que se manifeste, à l’occasion de cette présidentielle, le courant communiste. Le courant du mouvement ouvrier qui se revendique de la continuité avec ce que les expériences des luttes du passé ont produit de meilleur, de plus accompli : les idées communistes ; la détermination non seulement à défendre les intérêts quotidiens du monde du travail dans le cadre de l’organisation capitaliste de la société mais, plus encore, à œuvrer pour son renversement par l’action collective consciente des travailleurs. »

Nous continuerons à agir pour renforcer ce courant, pour lui donner les armes politiques résultant des expériences des luttes prolétariennes du passé. C’est avec cette préoccupation que nous allons affronter les élections législatives à venir, en présentant des candidats dans toutes les circonscriptions. Ce sera une façon de continuer à « faire entendre le camp des travailleurs ». Mais ce sera aussi une façon de montrer que, pour minoritaire que soit le courant, il est présent partout dans le pays et que celles et ceux qui veulent rejoindre son combat peuvent apporter leur pierre à la construction du parti communiste révolutionnaire.

Georges KALDY