Turquie : Erdogan l’apprenti sorcier

04 Janvier 2017

En Turquie, les autorités avaient averti qu’un danger terroriste planait sur la nuit du Nouvel An, sans oublier d’ajouter qu’elles avaient pris toutes les précautions nécessaires. Mais rien n’y a fait.

À Istanbul, 17 000 policiers avaient été déployés pour surveiller les lieux où la foule pouvait se concentrer, comme la place Taksim et ses alentours. Mais c’est à quelque distance de là, au Reina, un club de luxe prisé des célébrités, qu’une attaque s’est produite. Un homme surgi d’un taxi a abattu l’unique policier de garde à la porte, avant d’entrer et de vider ses chargeurs sur les personnes présentes, faisant 39 morts et une soixantaine de blessés. Il a pu s’échapper avec le reste de la foule, lorsque la police a fait évacuer le local. Aux dernières nouvelles, il courait encore, malgré les déclarations de la police assurant être sur sa trace.

Comme toujours, le gouvernement Erdogan évoque un grand projet terroriste qui viserait à déstabiliser le pays, dans lequel il mêle sans distinction les nationalistes kurdes du PKK, ses rivaux islamistes du clan de Fethullah Gülen et les hommes de l’organisation État islamique (EI). Cela évite d’avoir à donner des explications politiques et il ne faut pas compter non plus pour cela sur les médias, toutes les voix un peu critiques en ayant été écartées depuis la tentative de coup d’État du 15 juillet dernier.

Or, si des nationalistes kurdes commettent des attentats en visant la police et l’armée, la politique du gouvernement y est pour beaucoup. C’est lui qui, durant l’été 2015, a mis fin aux négociations entreprises avec le PKK et relancé la guerre menée depuis plus de trente ans contre le désir d’autonomie des populations kurdes. Et si des attentats de l’EI, qui a revendiqué celui du Reina, visent maintenant la Turquie, c’est aussi un retour de bâton pour la politique d’Erdogan, car c’est son gouvernement qui, en grande partie, a armé les djihadistes.

Pendant des années, la Turquie a en effet été le principal appui des groupes djihadistes opérant dans la Syrie voisine pour tenter d’abattre le régime d’Assad. Elle leur a fourni un appui logistique, des camps d’entraînement, elle a accueilli les combattants blessés ou en quête de repos et, surtout, elle leur a fourni des armes en quantité. La collaboration de la police et de l’armée turques leur était assurée, avec l’appui des services secrets du régime, mais aussi de ceux des États-Unis ou de la France.

Aujourd’hui, après bien des réticences, Erdogan tente de sortir de l’impasse où il s’est mis en Syrie et s’allie avec la Russie en vue d’une solution politique sauvegardant le régime d’Assad, combattant les groupes djihadistes sur le terrain et tentant de les mettre hors jeu. Mais ceux-ci ne manquent ni de moyens pour lui faire payer ce lâchage, ni d’amis en Turquie, et jusqu’au sein de la police. On l’a vu le 19 décembre, quand un jeune policier de la garde rapprochée d’Erdogan a abattu l’ambassadeur russe, en criant des slogans djihadistes, avant d’être abattu à son tour.

La Turquie, les États-Unis, la France, avec l’appui de la Russie, voudraient maintenant chasser les djihadistes de l’État islamique du territoire qu’ils occupent, afin de restaurer un semblant de stabilité en Syrie et en Irak. Mais, si l’État islamique est un monstre, c’est un monstre que toutes ces puissances ont contribué à armer et dont elles auront bien du mal à se débarrasser.

C’est vrai en premier lieu de la Turquie, non seulement frontalière de la Syrie et de l’Irak, mais longtemps complice directe des groupes djihadistes. Si ceux-ci doivent quitter ces deux pays, c’est en Turquie qu’ils pourront se replier, trouver des complicités et se sentir comme chez eux. En tout cas, ils ont décidé de riposter en tentant de mettre en difficulté Erdogan, et celui-ci est impuissant à les arrêter, tel l’apprenti sorcier devant le feu qu’il a allumé. Les premiers à le payer risquent malheureusement de se trouver parmi la population turque, cible possible d’attentats mais aussi et surtout d’un climat politique de plus en plus lourd, marqué par les arrestations, les procès, les déclarations hystériques des politiques, les appels à la délation et les bruits de complot.

Julien SILVA