Espagne : Catalogne, les pièges du nationalisme

13 Janvier 2016

La crise politique qui a suivi les élections au Parlement régional de Catalogne vient de trouver un dénouement. Depuis les élections du 27 septembre, malgré force discussions et négociations, les élus des partis indépendantistes, bien que majoritaires dans l’Assemblée, n’arrivaient pas à constituer un gouvernement catalan. En effet la coalition Junts pel si, qui voulait reconduire le président sortant Artur Mas, avait besoin de l’appui de plusieurs élus de l’autre parti, qui se définit comme indépendantiste et anticapitaliste, la CUP, pour que le nouveau Parlement puisse siéger et décider.

Or, pendant trois mois, la CUP a affirmé qu’elle ne négocierait aucun accord permettant l’élection d’Artur Mas, qui refusait de laisser la place. La CUP jugeait ce politicien trop réactionnaire et corrompu. Mais elle précisait en même temps qu’elle accepterait d’appuyer la candidature d’un autre dirigeant du même parti de droite, afin d’éviter l’annulation des élections de septembre. Junts pel si et la CUP craignaient qu’une nouvelle consultation leur soit moins favorable. Après l’échec de multiples négociations, un compromis a néanmoins été trouvé in extremis.

L’article ci-dessous est une traduction de l’article du mensuel Voz obrera (Voix ouvrière) de janvier 2016 publié par nos camarades d’Espagne (UCI)

Au dernier moment, quand plus personne ne l’espérait encore, un accord a été conclu entre la CUP et Junts pel si. L’accord stipule que, si la candidature d’Artur Mas est remplacée par celle d’un autre politicien de son parti, en l’occurrence Puigdemont (maire de Gerone), la CUP acceptera que deux de ses députés fassent partie du groupe parlementaire de Junts pel si, et s’engageront à ne pas voter avec l’opposition pour tout ce qui nuirait à la mise en place du processus d’indépendance.

Un front derrière la bourgeoisie catalane

Grâce à cet accord, la bourgeoisie catalane, au travers du parti Convergencia (une des composantes de Junts pel si), garde le contrôle et la direction du gouvernement de la Généralité. Elle laisse en place l’appareil d’État corrompu de cette autonomie et prend les rênes de la marche vers l’indépendance, que les dirigeants catalans mettront en place s’ils y parviennent. L’oligarchie catalane, les fameuses 400 familles, sera garante du caractère bourgeois de toute cette manœuvre de diversion que constituaient, depuis plusieurs années, les mobilisations nationalistes et la politique de Junts pel si. Elles avaient leurs racines dans les conséquences de la crise capitaliste qui frappe les travailleurs, en Catalogne et ailleurs. La bourgeoisie de Catalogne a réussi à regrouper derrière elle, dans une politique de front entre des classes opposées, des secteurs importants de la population catalane. Ce qui s’est passé avec la CUP est caractéristique des pièges de la politique nationaliste, qui subordonne les intérêts des opprimés et des exploités à ceux des capitalistes. Une politique qui réunit dans un même bercail les victimes de l’exploitation sociale et les exploiteurs.

L’ex-président de la Généralité, Artur Mas, a donc réussi à garder son rôle de seigneur, même s’il a laissé son poste. Il s’est certes mis de côté, pour donner un petit appât aux dirigeants de la CUP anticapitaliste. La tête a changé mais la politique d’Artur Mas et celle de son parti restent les mêmes, avec la corruption, les coupes budgétaires, les attaques et la répression du précédent gouvernement de la Généralité. L’injustice de son gouvernement, qui revendiquait l’indépendance et la rupture avec Madrid, trouvait un appui dans la politique de Rajoy, qui lui servait de relais contre la classe ouvrière. Mas et les siens ont fait leur la réforme du travail, que Junts pel si ne remet pas en cause. Et le plan choc contre la pauvreté sociale n’est pas précisé.

Vers un processus d’indépendance

Désormais, le gouvernement de la Généralité a 18 mois pour présenter son projet de république catalane, pour présenter les lois de finances, son système de sécurité sociale, autant de mesures législatives qui donneront naissance à l’embryon d’un État capitaliste pour continuer de voler le monde du travail. Leur politique vise à rassembler une majorité qu’ils n’ont pas encore obtenue. De fait, c’est la CUP qui aura apporté sur un plateau à ce gouvernement cette première victoire qu’est la majorité parlementaire.

Cette situation va donner des moyens supplémentaires à la droite et à la gauche, dans tout le pays, pour continuer de faire payer aux travailleurs la crise. Ceux qui se font des illusions sur la république catalane se trompent. La création d’un nouvel appareil d’État de ce type, cela s’est produit en Yougoslavie, en Tchéquie, en Slovénie ou en Ukraine. Ce n’est pas un pas en avant vers un changement social en faveur des travailleurs. Son seul résultat sera de sauvegarder le pouvoir politique de la bourgeoisie et le monopole de la violence légale. Cela n’affaiblira pas de pouvoir de Rajoy ni de l’État central. Au contraire, cela le renforcera. Et que personne ne se trompe : Rajoy comme les socialistes, comme Puigdemont ou Mas et leurs regroupements politiques, feront ce que la bourgeoisie a toujours fait : écraser les mobilisations ouvrières et sociales. Et ils s’entraideront s’ils voient que la propriété des moyens de production, leurs affaires et les entreprises capitalistes sont menacées.

Notre seule issue face à la crise du capitalisme est d’aller à contre-courant des pressions nationalistes. C’est la classe ouvrière unie qui pourra, avec son programme politique et social indépendant, en finir avec l’exploitation sociale, en expropriant les moyens de production capitalistes et en planifiant l’économie en fonction des intérêts des travailleurs et de la société, à l’échelle nationale et européenne. Ce n’est pas un problème de nations, c’est un problème de lutte de classe.

Voz obrera 4 janvier 2016