Novembre-décembre 1995 : la grève met en échec le plan Juppé

16 Décembre 2015

Il y a vingt ans, le gouvernement Chirac-Juppé reculait face aux cheminots et aux travailleurs du secteur public mobilisés. Il est bon de rappeler aujourd’hui ce mouvement, qui a montré que la classe ouvrière peut tout à fait riposter aux attaques, y compris quand un seul de ses bataillons se met en branle.

Le 15 novembre 1995, le Premier ministre d’alors, Alain Juppé, présentait à l’Assemblée nationale son plan de financement de la Sécurité sociale invoquant « l’intérêt national [qui] commande de faire prévaloir la solidarité et l’unité ». Il s’agissait en fait d’une attaque en règle contre le monde du travail, avec l’allongement de la durée de cotisation de 37,5 ans à 40 ans pour les salariés du public, (Balladur ayant déjà imposé cette mesure pour le privé en 1993), l’augmentation du forfait hospitalier, l’imposition des allocations familiales, une nouvelle augmentation de la CSG et la création d’une ponction supplémentaire de 0,5 % sur tous les revenus (salaires, retraites, chômage).

Un plan antiouvrier

Face aux parlementaires, Juppé était sûr de son plan : « Nous allons réussir ce qu’on n’a pas osé entreprendre depuis trente ans », proclamait-il. Son « courage » fut salué par les medias. Libération titrait le lendemain « Juppé l’audace » et Le Figaro, subjugué, clamait : « Un choc s’est produit, un homme est passé ». Mais un mois plus tard le plan Juppé avait capoté grâce à la grève la plus importante depuis 1968 et à l’irruption dans la rue de plusieurs millions de manifestants.

Les travailleurs du transport public furent l’aile marchante de cette mobilisation, en particulier les cheminots. Outre les mesures annoncées par Juppé sur le financement de la Sécurité sociale, le gouvernement s’en prenait aux régimes spéciaux de retraites et gelait les salaires des travailleurs du public. De plus, le contrat de plan concocté par le gouvernement et la direction de la SNCF prévoyait, au nom de la lutte contre le déficit, la suppression de 4 500 km de voies ferrées et de plusieurs milliers d’emplois chaque année.

Contre ces annonces, plusieurs journées de grève et de manifestation avaient connu un certain succès en octobre et novembre à la SNCF et dans la fonction publique. Mais rien ne laissait présager l’ampleur du mouvement qui commença le 24 novembre.

Les directions syndicales appellent à la grève

Toutes les confédérations syndicales se sentaient concernées. Il faut dire que le plan Juppé s’en prenait à leurs intérêts d’appareils, en particulier en remettant en cause la gestion paritaire syndicats-patronat de la Sécurité sociale, en prévoyant de faire désormais voter son budget par le Parlement. Face à cette menace, Blondel, secrétaire général de FO, avait averti le gouvernement : « La défense de la Sécurité sociale mérite une grève générale interprofessionnelle. Nous y sommes prêts si nécessaire. » Mais seule la CGT avait le poids dans la classe ouvrière pour que le mouvement devienne réalité. Ses militants ont été, en effet, les fers de lance de la grève.

Contrairement à Nicole Notat, dirigeante de la CFDT, qui soutenait le gouvernement, Louis Viannet, de la CGT, et Marc Blondel pour FO exigèrent le « retrait du plan Juppé ». Ce slogan fut repris dans toutes les manifestations, ainsi que la revendication réclamant : « 37,5 ans de cotisations pour tous, public, privé ! ».

À la SNCF, la CGT s’appuya sur le secteur déterminant et le plus mobilisé, celui des agents de conduite, pour entraîner les sédentaires dans la grève à partir du lundi 27 novembre. Puis la CGT milita pour étendre la grève à la RATP et aux transports en commun des villes de province.

Le lendemain 28 novembre, la SNCF et les transports parisiens étaient totalement bloqués. D’autres catégories de travailleurs se joignirent à la lutte, à l’EDF et au tri postal. La presse parla d’un million de manifestants dans toute la France. Le soir du 28, les organisations syndicales appelaient à la poursuite de la grève et même à sa généralisation « jusqu’au retrait du plan Juppé ». Elles annonçaient une nouvelle grande manifestation le 30 novembre, puis le 5 décembre.

En proposant ainsi de nouvelles journées d’action, les confédérations offraient des objectifs pour que la grève continue. Elles permettaient aux secteurs entrés en lutte d’y rester et à d’autres de les y rejoindre.

« Tous ensemble, tous ensemble ! »

À l’opposé des assemblées séparées, secteur par secteur, qu’elles organisaient habituellement, les directions syndicales laissèrent leurs militants organiser des assemblées générales intercatégories, interservices, interentreprises, dans lesquelles se côtoyaient cheminots, postiers, enseignants... Le désormais fameux « Tous ensemble, tous ensemble ! », scandé dans les manifestations, symbolisait cette unité des travailleurs. De nombreuses manifestations, cortèges en centre-ville ou en direction d’autres entreprises, rythmaient le quotidien des grévistes à l’échelle du pays.

Juppé ayant eu la mauvaise idée de dire « à deux millions de manifestants dans la rue, mon gouvernement n’y tiendrait pas », le « Juppéthon » (allusion aux sommes annoncées pour le Téléthon) battait record sur record après chaque manifestation.

À Paris, les transports en commun furent quasiment à l’arrêt pendant trois semaines. Les tentatives du gouvernement et des médias de retourner les usagers contre les grévistes firent chou blanc. En Île-de-France, malgré la gêne qu’elle occasionnait, la grève était populaire. Auto-stop, covoiturage, vélo, marche à pied, hébergement chez les collègues, la grève changeait le quotidien de tous et souvent dans la bonne humeur.

Devant l’ampleur du mouvement, et même s’il resta limité aux travailleurs de la fonction publique, Juppé finit par céder. Le 5 décembre, il se disait encore « droit dans ses bottes ». Dès le 12, il se déchaussait, annonçant qu’il ne toucherait pas aux retraites des fonctionnaires et des salariés des régimes spéciaux (cheminots, EDF, Poste, etc.). Il maintenait toutefois l’intégration du budget de la Sécurité sociale à celui de l’État.

Les syndicats appellent à la reprise du travail

Pour imposer d’autres reculs, bien des salariés de la fonction publique, et les cheminots en particulier, étaient conscients qu’il faudrait que les salariés du privé se joignent à eux et que le mouvement s’élargisse et s’approfondisse. Or dès le lendemain du 12 décembre, les dirigeants de la fédération CGT des cheminots appelaient à la reprise du travail. Autant ils avaient mis tout leur poids dans la balance pour déclencher la grève, autant ils le mettaient désormais pour terminer le mouvement, mobilisant leurs militants pour l’arrêter.

Il restait que, pour les grévistes, le mouvement était victorieux. Même si toutes les revendications n’étaient pas satisfaites, le recul de Juppé allait donner un sursis d’une décennie à la remise en cause des retraites de certaines catégories de fonctionnaires. Le 16 décembre, une nouvelle manifestation de toute la fonction publique avait lieu. Malgré le retournement de la politique syndicale, les grévistes étaient satisfaits et fiers de ce qu’ils avaient obtenu.

Vingt ans après, les grèves de novembre-décembre 1995 marquent toujours la mémoire militante. Elles montrent que, lorsque les directions syndicales, y compris pour des raisons qui leur sont propres, sont vraiment décidées à mobiliser les travailleurs, ceux-ci peuvent répondre présent. Mais elles rappellent aussi que ces mêmes directions sont aussi capables d’appeler à terminer une grève sans tenir compte de l’avis des grévistes et surtout pas de leurs intérêts. Cela dit toute l’importance pour les travailleurs de se donner les moyens d’avoir eux-mêmes le contrôle de leur mouvement, l’importance des assemblées générales de grévistes et des contacts entre eux, toutes catégories et toutes entreprises confondues. Elles rappellent quelle force peut représenter la classe ouvrière lorsqu’elle se donne les moyens de faire reculer un gouvernement. Un rappel bien utile aujourd’hui.

Christian BERNAC