Droite et Parti socialiste n’ont rien sauvé, sinon leurs postes

16 Décembre 2015

Au soir du 13 décembre, les dirigeants de la droite et de la gauche gouvernementale se sont dits satisfaits : ils ont réussi à empêcher le Front national d’emporter la majorité dans une ou plusieurs régions et, ainsi, ils auraient sauvé le pays d’un grand danger. Mais ce qu’ils ont sauvé, c’est d’abord et surtout leurs postes.

Dans la région Nord-Pas-de-Calais-Picardie, où la liste Front national menée par Marine Le Pen était arrivée en tête au premier tour, le Parti socialiste a retiré sa liste, ne laissant face au FN que la liste de droite de Xavier Bertrand et appelant les électeurs de gauche à voter pour ce représentant de la droite la plus affirmée, au nom de la nécessité de « faire barrage à l’extrême droite » et de sauver les « valeurs de la République ». Mais quelles valeurs défend donc Xavier Bertrand, et en quoi se différencient-elles vraiment de celles de Marine Le Pen ?

Le Parti socialiste a fait de même en Provence-Alpes-Côte-d’Azur, en retirant sa liste et en appelant les électeurs de gauche à voter pour la liste de droite conduite par Christian ­Estrosi, présentant là aussi ce candidat de la droite la plus dure, raciste et xénophobe, comme un défenseur des « valeurs de la République » face à l’extrême droite. Il a encore voulu faire de même en Alsace-Champagne-Ardenne-Lorraine, appelant là aussi les électeurs de gauche à se reporter sur la liste de droite et allant jusqu’à retirer à la liste de gauche de Jean-Pierre Masseret, qui tenait à se maintenir, le droit de se réclamer du Parti socialiste.

Le succès sans gloire du PS et de la droite

C’est seulement à ce prix que les listes du Front national n’ont eu la majorité dans aucune de ces trois régions où elles étaient susceptibles de l’emporter. Elles n’en ont pas moins augmenté notablement leurs voix, le FN gagnant au total plus de 800 000 suffrages entre le premier et le second tour, et elles seront naturellement largement représentées dans ces conseils régionaux.

C’est à ce prix aussi que le résultat global de ces élections régionales peut apparaître équilibré entre la gauche et la droite, qui se partageront la présidence des douze régions de l’hexagone, dont cinq seront présidées par le Parti socialiste et sept par le parti Les Républicains. Le Front national a beau jeu de dénoncer une victoire obtenue par magouille. Droite et gauche gouvernementale se sont de fait coalisées pour empêcher un parti, devenu le premier parti du pays en nombre de voix, de remporter une seule des régions.

Sans doute, les résultats du premier tour ont incité nombre d’abstentionnistes à se déplacer pour voter au second. Mais cette mobilisation a aussi profité en grande partie au FN. Elle a aussi profité aux listes de gauche, là où elles étaient encore présentes, et moins aux listes de la droite, ce qui explique que celle-ci n’a finalement gagné que sept régions et que le Parti socialiste, malgré son énorme discrédit, a pu en conserver cinq. Il faut ajouter que la droite n’a pu remporter la région Île-de-France que parce que c’est la seule où le nombre de voix du FN a baissé entre les deux tours, un grand nombre de ses électeurs se reportant visiblement sur la liste de Valérie Pécresse et assurant sa victoire sur celle du socialiste Claude Bartolone.

Les dirigeants de la droite, et en particulier du parti Les Républicains, n’ont donc en fait guère à se réjouir de ces résultats. Si dans des élections précédentes son chef de file, Sarkozy, avait pu se vanter d’avoir siphonné les voix du FN en tenant des discours proches de ceux de l’extrême droite, il est clair que c’est maintenant le FN qui siphonne ses voix. C’est assez pour mettre un peu plus en cause l’autorité de Sarkozy à la tête de son parti, ainsi que sa stratégie consistant à reprendre les discours de l’extrême droite pour lui disputer les électeurs. Dès le 14 décembre, les règlements de comptes ont donc commencé au sein des Républicains. Cela ne fait sans doute que débuter, le débat sur la stratégie du parti cachant mal la compétition désormais ouverte à qui sera son candidat à la prochaine présidentielle. Il n’est pas sûr que l’unité des Républicains y résiste.

L’épouvantail FN, seul argument du Parti socialiste

Le Parti socialiste, dans une situation difficile, peut estimer avoir tiré son épingle du jeu, non seulement parce qu’il a réussi à « sauver » cinq régions dont il gardera la présidence, mais parce que ce très relatif succès est encore une fois celui d’une politique consistant à se présenter comme un rempart contre l’extrême droite. Le danger d’une victoire du Front national est depuis longtemps devenu son seul argument pour battre le rappel des électeurs de gauche. Ce parti qui, au gouvernement, mène une politique propatronale, s’en prend aux droits des travailleurs et même dernièrement à la liberté de manifester, se rappelle qu’il est de gauche les jours d’élections lorsqu’il appelle à éviter le pire en votant pour le Parti socialiste... voire pour une droite qui ne vaut pas mieux que le FN.

Cette fois-ci encore, cette tactique s’est révélée un peu payante. Mais surtout, les résultats mitigés de la droite font espérer au PS que, lors de la prochaine présidentielle, son candidat apparaisse comme un meilleur rempart électoral contre le FN que celui, ou ceux, des Républicains. Hollande vise de plus en plus cette éventualité, qui ferait apparaître le candidat du PS comme le seul vraiment en mesure d’empêcher une victoire de l’extrême droite, en rassemblant sur son nom les électeurs de la gauche et du centre.

À peine les élections régionales terminées, le jeu politique a donc repris comme si de rien n’était. Tous, à droite et au Parti socialiste, ne se positionnent plus désormais qu’en fonction de la prochaine présidentielle. Mais en quoi le fait d’avoir sauvé leurs postes leur donnerait-il un titre à prétendre répondre, plus que par le passé, aux souffrances de la population ?

Le problème n’est pas le fait en soi que le FN ait été en mesure de remporter la présidence de telle ou telle région. Il ne s’y serait pas moins discrédité que les autres partis ne l’ont fait. Bien sûr, en cas d’élection à la tête d’une région, on pouvait s’attendre à le voir y mener une politique agressive, notamment contre nombre d’associations ou contre les immigrés. Mais l’évolution actuelle montre qu’une présidence de droite ou même du PS sera tout à fait capable d’en faire autant. Le vrai problème est dans le fait que des millions de femmes et d’hommes des couches populaires sont assez désespérés par leur propre situation, assez écœurés par la politique des partis traditionnels, pour ne voir d’espoir que dans un parti d’extrême droite maniant une démagogie xénophobe et qui, au gouvernement, mènerait la même politique propatronale que le PS ou la droite, sans doute en pire.

Oui, « tout changer »... de cette société d’exploitation

Naturellement, au soir du second tour, il n’a pas manqué de dirigeants politiques de la droite ou de la gauche pour déclarer qu’ils avaient compris le message et qu’il fallait décidément « tout changer ». Ils ne changeront évidemment rien à leur politique, et c’est bien cela qui ouvre un boulevard au parti d’extrême droite. Mais le FN, qui présente un triste ramassis d’idées réactionnaires comme une promesse d’avenir pour la société, ne sera pas plus capable d’offrir une solution aux problèmes engendrés par la crise capitaliste que ne le sont le Parti socialiste ou la droite.

Les résultats de ces élections régionales sont à l’image de la crise sociale et politique dans laquelle s’enfonce la société, tout comme le sont les dérisoires joutes politiques qui leur font suite et qui promettent de se poursuivre dans la période qui vient. Ils soulignent combien il est urgent pour la classe ouvrière de retrouver la conscience de sa force et de sa capacité à mettre fin à cette société d’exploitation.

André FRYS