Italie, 23 mai 1915 : l’entrée en guerre malgré la classe ouvrière

03 Juin 2015

Le 23 mai 1915, dix mois après le début de la Première guerre mondiale, l’Italie entrait à son tour dans le conflit, dans le camp des puissances de l’Entente. Un délai nécessaire pour que la grande bourgeoisie tranche en faveur de l’intervention et surtout, pour qu’elle réussisse à l’imposer à la population.

Cinquante ans après l’unité nationale, la bourgeoisie était parvenue à se tailler un petit empire colonial. Soutenus par le jeune État national, qui passait commande pour construire navires de guerre et pièces d’artillerie, de grands groupes sidérurgiques étaient nés. La grande industrie se développait au nord, mais le pays demeurait en retard dans la course au partage des colonies et des marchés, et relativement faible militairement au regard des géants impérialistes français et britannique.

Alors que la compétition entre les grandes puissances faisait basculer le monde dans la guerre, les dirigeants italiens étaient partagés. En septembre 1914, le gouvernement proclamait la neutralité du pays et Giolitti, président du Conseil jusqu’en mars 1914, défendait cette politique au nom du développement de l’industrie. Les forces militaires étaient insuffisantes, tandis que le statut de pays neutre permettait de réaliser de bonnes affaires, notamment avec l’Allemagne qui achetait la production agricole et en retour exportait généreusement son charbon.

La guerre, mais dans quel camp ?

Rester en dehors du conflit signifiait cependant être hors course dans le partage du monde. Très vite, des voix se firent entendre en faveur de l’intervention. Restait à savoir dans quel camp . Une triple alliance, la Triplice, liait l’Italie à l’Autriche et à l’Allemagne. Mais l’Autriche refusait d’accorder à l’Italie les territoires qu’elle revendiquait au nord-est.

L’Italie se tourna donc vers l’Entente. On vit fleurir dans les journaux les discours en faveur de la guerre dans le camp de la France, pour la défense de la civilisation contre la barbarie, voire au nom de la Révolution française. En coulisse, les négociations se faisaient autour d’intérêts bien plus terre à terre et aboutirent au traité secret de Londres. Signé le 26 avril 1915, il garantissait à l’Italie les territoires convoités au nord-est, du Trentin à l’Istrie en passant par Trieste, une partie de la Dalmatie, ainsi que des compensations en Afrique, en Asie mineure et en Albanie, le tout à condition que l’Italie s’engage à entrer en guerre avant le 26 mai. Restait à imposer le choix de la guerre à la population.

La classe ouvrière contre la guerre

Ce n’était pas une mince affaire. La classe ouvrière était mobilisée contre la guerre. En juin 1914, déjà, la répression contre des militants antimilitaristes avait provoqué une explosion de colère. Pendant la « semaine rouge », des dizaines de milliers d’ouvriers avaient été entraînés dans une grève générale ponctuée d’affrontements avec la police et l’armée, paralysant le pays et faisant vaciller le pouvoir.

Malgré les morts et les arrestations, malgré la trahison des directions ouvrières réformistes qui mirent fin à la grève générale, le début de la guerre impérialiste, deux mois après la semaine rouge, provoqua encore des réactions importantes. À l’appel du Parti socialiste, des manifestations furent organisées le 4 août. À Turin, 30 000 ouvriers se retrouvèrent au meeting où les dirigeants socialistes parlèrent encore de déclencher la grève générale si le gouvernement sortait de sa neutralité.

En Europe, les partis socialistes avaient alors déjà trahi les intérêts de la classe ouvrière. Basculant dans le camp de leur bourgeoisie nationale, les principaux partis de la Deuxième Internationale avaient renié le drapeau de l’internationalisme prolétarien au profit de la défense de la patrie. En Italie, la direction réformiste du Parti socialiste prit une position plus ambiguë.

Tant que la bourgeoisie semblait vouloir rester en dehors du conflit, les dirigeants du Parti socialiste continuèrent à se prononcer contre la guerre. Lorsque Mussolini, alors dirigeant socialiste et directeur du journal socialiste l’Avanti !, commença à se dire clairement pour la guerre, il fut exclu du parti. Les socialistes français, devenus fervents patriotes et entrés au gouvernement envoyèrent un représentant, Marcel Cachin, pour convaincre les socialistes de peser pour l’entrée en guerre. Il rencontra aussi Mussolini et lui apporta le soutien financier du gouvernement français, pour commencer une propagande active en faveur de la guerre dans les colonnes d’un nouveau journal, Il Popolo d’Italia.

La neutralité réaffirmée de la direction socialiste n’offrait cependant aucune alternative claire à la classe ouvrière. Fin septembre 1914, Rinaldo Rigola, le secrétaire de la CGL, le syndicat lié au Parti socialiste, déclarait : « Par principe, la majorité de notre organisation est contre la guerre. Mais le fait d’être contre la guerre ne signifie pas obligatoirement se rebeller contre une fatalité (…) Nous participerions activement à la lutte si notre indépendance nationale était menacée. »

Au fil des mois, alors que la bourgeoisie s’orientait de plus en plus vers l’entrée en guerre et que la petite bourgeoisie s’égosillait en proclamations chauvines, les « principes » de ces dirigeants allaient s’accommoder ouvertement de la guerre impérialiste.

« Ni adhérer ni saboter »

En mai 1915, c’est cette formule de Lazzari, l’un des dirigeants du PS, qui résuma le mieux la politique du parti. Il s’agissait de ne pas adhérer formellement à la guerre pour ne pas se couper complètement de la classe ouvrière, tout en assurant la bourgeoisie que le parti ne ferait rien pour s’y opposer.

Voici ce qu’écrivait alors Lénine à propos de ces positions centristes : « Ceux qui acceptent la formule « ni victoire ni défaite » ne peuvent être que des hypocrites lorsqu’ils se prétendent en faveur de la lutte des classes… En réalité, ils renoncent à toute politique prolétarienne indépendante et soumettent le prolétariat de tous les pays belligérants à un devoir absolument bourgeois : celui de défendre de toute défaite les gouvernements impérialistes existants. »

Et de fait, les dirigeants politiques et syndicaux prenaient acte de l’entrée en guerre et prêchaient la patience aux travailleurs, comme dans ce manifeste du Parti socialiste daté du 23 mai, jour de la proclamation de guerre : « Cette guerre passera… Les fils du travail que la mort aura épargnés reviendront des champs de bataille ensanglantés, avec dans les yeux et l’âme, toute l’horreur de la barbarie accomplie… Nous nous préparons pour ces jours-là. Le prolétariat socialiste ne désarme pas, il attend. »

Déguisée en « attente », la trahison n’en était pas moins complète pour les milliers d’ouvriers qui, en mai 1915, manifestèrent encore contre le déclenchement de la guerre. Ce fut le cas à Turin, où une grève générale éclata le 17 mai, après l’agression d’un ouvrier par un manifestant interventionniste. Les rues du centre-ville furent envahies par 100 000 travailleurs, violemment réprimés par l’Autorité militaire.

Au même moment, appuyé par les manifestations en faveur de la guerre orchestrées par Mussolini et les nationalistes, le roi imposait le choix de la guerre à la majorité parlementaire plutôt neutraliste et déclarait la guerre aux empires centraux.

Abandonnés par leurs dirigeants, les ouvriers et les paysans italiens prirent à leur tour le chemin du front. Entre 1915 et 1918, 670 000 soldats furent tués. Mais le prolétariat, malgré la barbarie des tranchées, retrouva vite sa combativité. L’insurrection de Turin en 1917, contre la guerre et pour le pain, saluant la révolution russe de février, allait remettre à l’ordre du jour la guerre de classe comme seul moyen possible d’en finir avec la guerre impérialiste.

Nadia CANTALE