6 et 12 février 1934 : la classe ouvrière riposte au danger fasciste

05 Février 2014

Il y a 80 ans, le 6 février 1934 à Paris, 30 000 personnes descendaient dans la rue pour exiger la démission du chef du gouvernement et parvenaient à l'imposer après une nuit d'émeute. Dans une France durement touchée par la crise, un an après l'accession d'Hitler au pouvoir en Allemagne, la menace fasciste se matérialisait ainsi dans la rue. Heureusement, elle allait entraîner une riposte massive de la classe ouvrière, montrant que celle-ci pouvait ouvrir une autre issue à la crise de la société.

Les manifestations organisées par l'extrême droite s'étaient succédé durant tout le mois de janvier 1934, de plus en plus violentes, amenant le gouvernement radical-socialiste de Camille Chautemps à la démission. L'extrême droite prenait prétexte du dernier scandale politico-financier éclaboussant ce gouvernement : une escroquerie à grande échelle montée par l'affairiste Stavisky, avec la complicité d'hommes politiques haut placés.

Début février, le nouveau chef du gouvernement, le radical Daladier, voulut montrer sa poigne contre cette agitation et limogea le préfet de police Chiappe, connu pour sa complaisance envers l'extrême droite. En riposte, toute l'extrême droite décida de descendre à nouveau dans la rue le 6 février, pour exiger la démission de Daladier.

UNE NUIT D'EMEUTE

Environ 30.000 manifestants se retrouvèrent donc le 6 février place de la Concorde, tout près du Palais-Bourbon, siège de l'Assemblée nationale, où avait lieu la cérémonie d'investiture du gouvernement Daladier par les députés. Les manifestants dénonçaient, pêle-mêle, les « voleurs » du gouvernement, la « Gueuse », c'est-à-dire la République, les francs-maçons, les Juifs, les « métèques »... Il s'agissait, malgré la majorité parlementaire de centre-gauche, d'imposer un gouvernement de droite. Certains envisageaient même la dissolution de l'Assemblée nationale et la constitution d'un gouvernement provisoire.

En soirée, des milliers de manifestants tentèrent de marcher sur le Palais-Bourbon, certains armés de cannes munies de rasoirs et de billes d'acier, destinées à blesser et à faire tomber les chevaux des gardes mobiles. Après plusieurs charges des manifestants contre les forces de police et de gendarmerie, celles-ci durent se replier sur le pont de la Concorde. Menacés d'être submergés, les policiers tirèrent à plusieurs reprises. Des affrontements très violents entre manifestants et policiers, avec échange de coups de feu, allaient continuer durant une partie de la nuit aux abords du Palais-Bourbon.

Cette nuit d'émeute fit quinze morts, dont un policier, et des milliers de blessés, du côté des manifestants comme des policiers et des gendarmes. Dès le lendemain, Daladier démissionnait et cédait la place à Gaston Doumergue, qui composa un nouveau gouvernement marqué à droite, comprenant Pétain au ministère de la Guerre.

LA CRISE EN FRANCE

La crise mondiale, qui avait éclaté en 1929, touchait fortement la France. À partir de 1931, le chômage avait fortement augmenté, les patrons en profitèrent pour accroître l'exploitation et diminuer les salaires. La crise affectait aussi les petits agriculteurs, artisans, commerçants et petits patrons. Ceux-ci perdaient confiance dans le pouvoir en place, dont ils avaient pourtant été les soutiens fidèles, et leur exaspération montait contre le gouvernement radical-socialiste qui se révélait incapable de les protéger de la crise et était éclaboussé par des scandales politiques et financiers. Les regards se tournaient vers l'extrême droite, qui se donnait l'image d'une opposition radicale.

En 1934, celle-ci comptait près de 200 000 adhérents, divisés en plusieurs « ligues » plus ou moins hostiles à la république parlementaire. Ces ligues comportaient des troupes de choc habituées à faire le coup de poing contre les militants de gauche. Les principales étaient l'Action française de Maurras, monarchiste, avec ses Camelots du roi, et les Croix de feu, dirigées par le colonel de La Roque, regroupant beaucoup d'anciens combattants et soutenues par le patron de la sidérurgie De Wendel. D'autres groupes les côtoyaient, comme les Jeunesses patriotes du patron du champagne Taittinger, ou encore Solidarité française, créée en 1933 par un autre capitaliste, le parfumeur François Coty. La plupart de ces ligues ne se revendiquaient pas directement du fascisme italien ou du nazisme allemand, mais l'arrivée d'Hitler au pouvoir en janvier 1933 n'avait pu que les encourager.

LA CLASSE OUVRIERE MOBILISEE

L'émeute du 6 février suscita une émotion dans toute la population, et en particulier dans les rangs des travailleurs. Même si les émeutiers n'étaient pas parvenus à envahir le Palais-Bourbon, ils avaient fait tomber un gouvernement. Dans le contexte de la crise et du renforcement de l'extrême droite, non seulement en France mais dans les pays voisins, chacun pouvait comprendre le danger. Bien des travailleurs ressentaient la nécessité d'une riposte, et celle-ci allait se frayer un chemin.

Le mouvement ouvrier était cependant profondément divisé. Les deux principaux partis se réclamant de la classe ouvrière, le Parti socialiste (SFIO, Section française de l'Internationale ouvrière) et le Parti communiste (SFIC, Section française de l'Internationale communiste), s'étaient séparés en 1920. Le Parti socialiste, réformiste, était largement intégré à l'appareil d'État et avait été le soutien du gouvernement radical. Il comptait 135 000 adhérents en 1933. Le Parti communiste était né dans l'enthousiasme suscité par la révolution russe de 1917, mais avait suivi la dégénérescence stalinienne de l'Internationale communiste. Relayant en France la politique de Staline, il défendait une politique absurde renvoyant dos à dos socialistes et fascistes, la même politique qui, en Allemagne, avait facilité la victoire d'Hitler. Par l'intermédiaire de son association d'anciens combattants l'ARAC, le PC avait par exemple appelé à manifester le 6 février, aux côtés des ligues d'extrême droite, « contre les bandes fascistes, contre le gouvernement qui les développe, et contre la social-démocratie qui, par sa division de la classe ouvrière, s'efforce de l'affaiblir ». La période de répression patronale, particulièrement dure au cours des années 1920, puis les zigzags de la politique stalinienne avaient fait perdre au PC nombre de militants. Il n'avait plus que 28 000 membres en 1933.

« UNITE D'ACTION ! »

Pour les directions du PS et du PC, il n'était pas question d'organiser une réaction unitaire au lendemain du 6 février. Mais, à la base, les initiatives se multiplièrent dans ce sens : des manifestations communes eurent lieu en province, de nombreux ouvriers socialistes participèrent à la manifestation organisée par le seul PC le 9 février à Paris. C'est cette pression de la base qui conduisit le PC et la CGT-U (scission de la CGT liée au PC) à se rallier à l'appel à une grève générale de 24 heures lancé par la CGT (liée au PS)pour le 12 février. La grève générale fut un immense succès dans tout le pays, suivie par quatre millions et demi de travailleurs. Elle s'accompagna de nombreuses manifestations à travers toute la France, qui concernèrent au total un million de personnes. À Paris, la CGT et la CGT-U, appelaient à manifester séparément, mais les deux cortèges se rejoignirent, par la volonté des manifestants, en une foule immense.

Avec cette grève générale et ces manifestations massives, la classe ouvrière redécouvrait sa force. Pendant deux ans, sa mobilisation allait s'amplifier, jusqu'à la grève générale de mai-juin 1936, partie de la base et qui gagna tout le pays. La classe ouvrière à l'offensive faisait ainsi disparaître de la scène politique ces ligues d'extrême droite qui avaient pourtant semblé au bord de la prise du pouvoir en février 1934. Seule la politique des partis de gauche, PS et PC, réunis dans le Front Populaire, allait réussir, après 1936, à faire refluer la mobilisation ouvrière.

Valérie FONTAINE