États-Unis : la ville de Detroit mise sous tutelle – une guerre ouverte contre la population

27 Mars 2013
Le gouverneur du Michigan, Rick Snyder, a nommé le 14 mars à la tête de la ville de Detroit un « gestionnaire financier de crise » doté des pleins pouvoirs. Non seulement il cumule les pouvoirs du maire et du conseil municipal, dont les fonctions n'existent plus et qui ne sont plus payés, mais il peut changer à son gré les termes des accords passés avec les syndicats, s'attaquer aux employés municipaux et aux enseignants des écoles de la ville ; il peut opérer sans contrôle toutes les coupes dans les dépenses, il peut vendre tous les biens de la ville, embaucher et licencier qui il veut, etc.

Le personnage choisi par Snyder s'appelle Kevin Orr. Cet avocat de Washington spécialisé dans les affaires de banqueroute a représenté Chrysler lorsque ce constructeur automobile a déposé son bilan en 2009 pour échapper à ses obligations fiscales et sociales et bénéficier de l'aide du gouvernement fédéral. D'ailleurs lui-même a tenté aussi d'échapper à ses obligations et il vient juste de finir de s'acquitter de plusieurs dizaines de milliers de dollars de cotisations à l'assurance chômage ! Snyder a choisi Orr pour sa couleur de peau, car il est noir, espérant faire baisser la tension suscitée par l'image de ce gouverneur républicain blanc soumettant la ville démocrate et à 83 % noire.

Le rôle de ce plénipotentiaire est en principe de redresser les finances de la ville, mais c'est surtout de s'assurer que la dette de quelque 14 milliards de dollars qu'elle a contractée sera bien remboursée aux banques et aux gros créanciers, quitte à saigner la population et à vendre tous les services publics, quitte aussi à ce que la ville se débarrasse complètement du fonds de retraite de ses employés ainsi que de l'assurance médicale de ses retraités. Alors que la municipalité et le maire de Detroit, Dave Bing, avaient accepté l'an dernier un plan drastique pour faire payer la population, et que les sommes qu'ils consacraient à payer la dette dépassaient déjà tout le budget consacré à l'ensemble des services publics, le gouverneur a estimé qu'il fallait aller beaucoup plus vite, à la grande satisfaction des banques et des milieux financiers.

Ainsi il s'agit d'une prise en main ouverte et dictatoriale de la ville, d'une véritable déclaration de guerre à la population laborieuse. Kevin Orr a les pleins pouvoirs pour dix-huit mois. Il utilise déjà le chantage à la mise en faillite de la ville pour faire avaler une « restructuration volontaire de la dette municipale et des pensions de retraite », solution d'après lui « moins douloureuse ».

Les problèmes de la ville viennent de la restructuration à la hache de l'industrie automobile, des effets ravageurs de la crise immobilière, de la réduction du nombre d'habitants, de la transfusion massive de l'argent public vers General Motors, Ford, Chrysler et les banques auprès desquelles la ville s'est endettée pour procéder à ses largesses, sans oublier tous ceux qui se sont servis au passage. Ce n'est pas au bénéfice de la population laborieuse de Detroit que la municipalité s'est endettée. Elle doit même plus de six milliards de dollars pour la couverture médicale des retraités et au fonds de retraite des employés municipaux.

C'est à la population que le nouvel homme fort veut faire payer cette gabegie. Il sera payé 275 000 dollars par an par l'État du Michigan pour faire le sale boulot. Dès le premier jour, il a tendu « une branche d'olivier sincère » (sic !) au conseil municipal et au maire de Detroit pour faire la paix avec ceux qui s'étaient opposés à sa nomination mais qui vont probablement s'empresser de collaborer avec lui, ne serait-ce que pour récupérer tout ou partie de leur paye, désormais à la discrétion du gestionnaire financier.

À vrai dire les autorités, quelles qu'elles soient, au niveau de l'État comme au niveau de la municipalité, Kevyn Orr lui-même, veulent arriver à leurs fins et faire payer la population. Mais en même temps elles jouent la prudence et cherchent à se mettre d'accord afin que leurs querelles n'encouragent pas une révolte toujours possible de la population. Detroit est la première grande ville à être ainsi mise sous tutelle. Et la bande de voleurs qui s'apprête à la dépouiller est bien consciente qu'elle ne pèserait pas lourd face à la révolte d'une population consciente de sa force.

Dominique CHABLIS