Libye : en marche vers la démocratie ?

24 Août 2011

À la suite de l'entrée des insurgés à Tripoli, après cinq mois de guerre et avant même la fin des combats, les dirigeants de la coalition des puissances impérialistes ont célébré la « libération du peuple libyen de la dictature », qui était l'objectif affiché de leur intervention militaire aux côtés des insurgés. Ils affirment maintenant vouloir « accompagner la transition démocratique » du pays, derrière le Conseil national de transition, présenté comme le garant de cette transition démocratique.

Ce Conseil national de transition est né le 27 février dernier, après la prise de contrôle de la ville de Benghazi par les insurgés, à l'initiative de notables et de militaires, ralliés de plus ou moins fraîche date aux insurgés, s'auto-proclamant « seuls représentants légitimes du peuple libyen ».

D'anciens proches de Kadhafi aux commandes

Composé de quarante-cinq membres, il regrouperait, selon la presse, aussi bien des monarchistes que d'anciens kadhafistes et des islamistes djihadistes, des représentants de tribus que des technocrates formés aux États-Unis, tous recyclés en démocrates.

Le président du CNT, Moustapha Abdeljalil, nommé ministre de la Justice de Kadhafi en 2007, fut responsable, en tant qu'ancien président de la cour d'appel de Tripoli, de la confirmation de la condamnation à mort des infirmières bulgares accusées d'avoir inoculé le virus du sida à plusieurs centaines d'enfants libyens. Mahmoud Jibril, qui dirigea le Comité exécutif du CNT jusqu'à la dissolution de ce dernier en juillet, ancien enseignant à l'université américaine de Pittsburgh, fut nommé par Kadhafi à la direction de l'officiel Conseil national du développement économique, poste qu'il occupa de 2007 à 2011. Le vice-président et porte-parole du CNT, Abdel-Hafiz Ghoga, est, lui, un avocat spécialiste des droits de l'homme. Ils sont sans doute rares de son espèce au sein du CNT. Mais l'identité de la majorité de ses membres est tenue secrète, officiellement pour des raisons de sécurité.

Une « feuille de route » bien peu démocratique

Pour la période de l'après-Kadhafi, le CNT a rendu publique une « feuille de route », sorte de profession de foi constitutionnelle. Il y affirme son intention d'instaurer un État démocratique fondé sur le pluralisme politique. Mais le texte précise aussi que la charia, la loi islamique, sera la « source principale de la loi ». Dans ce texte, le CNT prévoit de quitter le pouvoir dans un délai de huit mois au maximum, après avoir formé un gouvernement provisoire et fait élire une Assemblée nationale de transition. Il prévoit aussi de confier la rédaction de la nouvelle Constitution, non à une Assemblée constituante « qui risquerait de faire traîner les choses », mais à un comité restreint mis en place par l'Assemblée provisoire. En l'état actuel de la situation en Libye, ce ne sont que des mots. Mais qui augurent mal de la suite pour la population.

Le CNT est jusqu'à maintenant le seul prétendant au pouvoir, pour succéder à Kadhafi. Mais on n'en est pas encore là. D'abord parce que les combats entre insurgés et partisans de Kadhafi durent encore, au moment où nous écrivons. Ensuite parce que l'unité de façade entre les différentes factions (régionales, tribales, etc.) qui divisent la société libyenne réalisée face à Kadhafi, risque d'éclater au lendemain de la chute de son régime, lorsque sera venu le temps de se partager ses dépouilles et, en premier lieu, les richesses pétrolières. Et surtout, parce que le CNT ne doit sa légitimité qu'à sa reconnaissance par les gouvernements des puissances impérialistes de la coalition militaire. Encore faut-il qu'elle soit reconnue par les insurgés eux-mêmes, et par la population.

Les États impérialistes veulent mettre le pays sous tutelle

De ce point de vue, les Sarkozy, Obama et Berlusconi, en dépit de leurs professions de foi en faveur de la démocratie, ne se font apparemment pas beaucoup d'illusions. Plus la victoire des insurgés sur les troupes de Kadhafi se rapproche, et plus les déclarations des dirigeants occidentaux se font prudentes, voire inquiètes, sur la suite des événements de l'après-Kadhafi.

Mais ce n'est pas le sort de la population libyenne, dans les semaines, les mois et les années qui viennent, qui les préoccupe. S'ils sont intervenus contre Kadhafi, s'ils ont plus que contribué à le chasser, ce n'est pas pour débarrasser le peuple libyen d'un dictateur mégalomane et sanguinaire, mais dans la perspective d'accéder pour les uns, ou de conforter pour les autres, leur mainmise sur les ressources du pays en pétrole, en gaz. Ce qui les inquiète, c'est le risque de créer dans le pays, comme en Irak, une situation d'instabilité qui gêne leurs pillages.

Du côté des puissances impérialistes, les réunions sur l'avenir de la Libye se multiplient. Comme l'écrivent Les Échos, « c'est la mobilisation générale lancée par les pays occidentaux pour encadrer et accompagner la révolution libyenne ». Et les instances de l'Otan ont commencé à discuter de la forme que pourrait prendre l'installation d'une présence militaire occidentale dans le pays...

Ce n'est pas aux gouvernements occidentaux de décider de son sort à la place du peuple libyen. Non à la mise sous tutelle du pays par les États impérialistes !

Jean-Jacques LAMY