Bigeard - Mort d'un tortionnaire non repenti

23 Juin 2010

Le général Marcel Bigeard vient de mourir à 94 ans. Il avait commencé sa carrière militaire en 1936 comme soldat de seconde classe et l'avait achevée quarante ans plus tard avec le grade de général de corps d'armée (quatre étoiles, deux de plus que de Gaulle). Il n'a donc pas manqué de politiciens et de médias pour tresser les louanges de l'officier et du politicien de droite qui s'appelait lui-même « le con glorieux ».

Ainsi, Sarkozy a salué une « carrière exemplaire et un modèle pour la République », Fillon « une grande figure des conflits d'Indochine et d'Algérie » et Le Pen, « un brave type ». Jusqu'au président PS du conseil régional de Lorraine, Jean-Pierre Masseret, qui a tenu à exprimer « émotion et tristesse », peut-être par fidélité à la politique colonialiste du PS de la 4e République.

La presse a aussi présenté Bigeard comme un « grand résistant » des forces françaises libres, en omettant le fait que de 1941 à 1942 il appartenait à ce qu'on appelle pudiquement l'« Armée d'armistice », c'est-à-dire l'armée de Vichy. Volontaire pour l'Afrique occidentale française, il s'était retrouvé au Sénégal puis au Maroc. Après le débarquement allié de novembre 1942 en Afrique du Nord, son armée cessa d'exister, dissoute en métropole sur ordre d'Hitler. C'est alors que Bigeard incorpora l'armée dite de la France Libre, où il devint parachutiste et officier.

À partir de 1945, le « con glorieux » continua de servir l'impérialisme français qui cherchait à conserver à tout prix ses colonies. Il fut en Indochine jusqu'à la défaite de Dien-Bien-Phu en 1954. En 1955, on le retrouva en Algérie dans le Constantinois. En 1956, il participa à des opérations héliportées pour notamment rattraper des déserteurs de l'armée française. En 1957, son unité participa à la bataille d'Alger, n'hésitant pas à user de la torture à l'encontre des militants du FLN, mais aussi contre les opposants communistes comme Henri Alleg et Maurice Audin.

Haut gradé, Bigeard fut assez impliqué dans les consignes de torture données pour que les cadavres des victimes, retrouvés les pieds lestés de béton, soient alors appelés les « crevettes Bigeard ». Jusqu'à la fin de sa vie, il défendra l'usage de la torture en Algérie. En 2007 encore, dans un entretien avec des journalistes suisses, il se mit en colère quand on lui parla de torture. « C'est un mot que je déteste, évitez ce mot-là. » Il préfèrait parler - appréciez la nuance - d'« interrogatoires musclés ». Et il ajouta : « Nous avions affaire à des ennemis motivés, des fellaghas, et les interrogatoires musclés, c'était le moyen de récupérer des infos. » Après avoir expliqué que ces « interrogatoires étaient très rares et surtout je n'y participais pas. Je n'aimais pas ça. », il conclut : « Je ne regrette rien ! »

En 1975, Giscard proposa à Bigeard de devenir secrétaire d'État à la Défense. Il occupa le poste jusqu'en août 1976. De 1978 à 1988, il fut député UDF de Meurthe-et-Moselle, d'où il était originaire, et présida la commission de la Défense du Parlement. À l'occasion du débat de 1981 à l'Assemblée nationale sur la peine de mort, il plaida pour le maintien de ce châtiment barbare, en expliquant sans complexe que c'était, à ses yeux, le seul moyen de punir les assassins qui « torturent leurs victimes ».

En 1976, dans une émission, Bigeard avait lancé à propos de notre camarade Arlette Laguiller qu'« il faudrait la marier avec un second-maître ou un parachutiste, et après, on n'en parlerait plus ». Notre camarade l'avait alors traité de « pithécanthrope galonné ». C'était méchant pour les pithécanthropes.

Jacques FONTENOY