Kirghizstan - Une flambée de violence ethnique provoquée

18 Juin 2010

97 morts, 1 200 blessés, des dizaines de milliers de réfugiés fuyant les tueries, selon le gouvernement kirghize, et sans doute bien plus en réalité : tel est le bilan provisoire de la vague de violence qui s'est abattue sur le Kirghizistan, une ex-république soviétique d'Asie centrale.

Les communiqués officiels et les rapports des ONG parlent de massacres de membres de la minorité ouzbèke par de jeunes Kirghizes qui ont éclaté à Och, la seconde ville du pays (250 000 habitants), puis gagné la ville de Jalalabad, dans une région, celle de la vallée de Ferghana, qui est une mosaïque de peuples imbriqués de façon inextricable. Qu'ils soient turcophones, tels les Kirghizes et les Ouzbeks, ou iranophones, tels les Tadjiks, ces peuples et quelques autres y vivent depuis des siècles sur les mêmes terres, dans des villages voisins.

Du temps de l'Union soviétique, les délimitations entre républiques portant le nom de tel ou tel peuple ne cloisonnaient pas les populations selon leur origine ethnique. Mais, avec l'éclatement de l'URSS fin 1991, ces subdivisions administratives se sont hérissées de postes frontières et, du jour au lendemain, ici des Tadjiks ou des Ouzbeks, là des Kirghizes se sont retrouvés étrangers chez eux, minoritaires dans un État national ne se disant pas le leur.

Pire, toute la région s'est retrouvée avec des démagogues prêts à désigner les minoritaires à la vindicte de la foule, pourvu que cela leur permette de garder ou d'arracher le pouvoir. Et ce n'est pas la première fois, depuis une vingtaine d'années, que pogromes et pillages s'abattent sur telle ou telle minorité de cette région.

Dans le cas présent, il semble bien que le clan de l'ex-dictateur kirghize renversé en avril dernier, Bakiev, tire actuellement les ficelles de la haine ethnique afin de déstabiliser le pouvoir fraîchement conquis par certains de ses alliés d'hier ou d'avant-hier. Et il peut d'autant plus aisément espérer arriver à ses fins que la population, qui vit ou plutôt survit pour 40 % d'entre elle sous le seuil de pauvreté, est à bout. Depuis vingt ans, elle ne connaît que la misère noire dans laquelle l'ont plongée les clans régionaux rivaux des bureaucrates qui pillent le pays.

Se disputant le pouvoir central, qui a trois fois changé de mains de façon violente au Kirghizistan depuis la fin de l'URSS, les clans dirigeants n'hésitent pas, pour détourner la colère des victimes de leur pillage, à les lancer périodiquement contre les pauvres du quartier d'à côté.

C'est ce qui s'est passé dans le sud du pays, place forte du clan Bakiev, et semble aussi avoir atteint certains quartiers de la capitale, Bichkek. Et les partisans de Bakiev espèrent bien, en plongeant le pays dans le sang à la veille d'un référendum sur une nouvelle Constitution, déstabiliser la nouvelle équipe au pouvoir.

En tout cas, le gouvernement de la présidente par intérim Otounbaïeva semble si mal assuré que, dès le lendemain des pogromes à Och, il a déclaré avoir perdu le contrôle du sud du pays et appelé la Russie à lui fournir une aide militaire. Le Kremlin a refusé, au moins dans un premier temps, de crainte semble-t-il de s'engager dans un bourbier sans fond.

Après tout, les dirigeants russes, qui ont une base militaire dans le pays et qui apparaissent comme ayant parrainé le dernier renversement de pouvoir en avril, sont bien placés pour savoir ce que valent leurs anciens ou actuels alliés kirghizes, et dans quel abîme sanglant ils sont prêts à plonger leurs populations pour conserver le pouvoir ou pour y revenir. Au risque, d'ailleurs, de plonger dans le chaos tout ce secteur d'Asie centrale qui jouxte l'Afghanistan et la Chine, bien au-delà donc du seul Kirghizistan. Une première étape de cette escalade pourrait être, par exemple, que l'Ouzbékistan décide d'intervenir à la rescousse de « ses » nationaux opprimés.

Pierre LAFFITTE