Afrique du Sud : après la victoire de l'ANC

30 Avril 2009

Les résultats de la quatrième élection générale organisée en Afrique du Sud depuis la fin de l'apartheid auront été sans surprise. C'est en effet la coalition au pouvoir du Congrès National Africain (ANC), du Parti Communiste d'Afrique du Sud (SACP) et de la centrale syndicale Cosatu, qui l'a emporté avec 65 % des suffrages sur une participation électorale en hausse, de 77 %.

Cette élection tranche pourtant avec les précédentes, de par la personnalité sulfureuse du président élu, le leader de l'ANC Jacob Zuma, et parce que c'est la première fois qu'un parti - le Congrès du Peuple (COPE) - se présentait aux suffrages de la majorité noire, en concurrent ouvert de l'ANC.

L'aboutissement d'un combat d'appareil

Zuma est un homme de l'appareil. Membre du SACP, il fut promu à la direction de la police interne de l'appareil militaire de l'ANC en 1985, pour le reprendre en main après une mutinerie des maquis d'Angola. C'est en particulier sous son égide que fut créé le sinistre camp-prison de Quatro, où furent enfermés et torturés nombre de militants qui s'étaient opposés à la direction de l'ANC.

Après la légalisation de l'ANC, Zuma fut, avec le futur président Thabo Mbeki, de ceux qui quittèrent le SACP pour se « préparer » à prendre place avec Mandela dans l'appareil d'État, aux côtés des dirigeants du parti de l'apartheid.

Mais, lorsque Mandela désigna son successeur à la présidence, en 1999, il choisit Mbeki, qui avait passé les années d'exil à représenter l'ANC dans les cercles diplomatiques occidentaux, tandis que Zuma, le démagogue issu de la guérilla, dut se contenter de la vice-présidence. Ce choix fut le point de départ d'une longue bagarre d'appareil entre les clans des deux hommes.

Une fois à la vice-présidence, Zuma ne tarda pas à se trouver mêlé à une multitude de scandales de corruption, dans lesquels on cita des géants de l'armement, tels que l'anglais British Aerospace et le français Thales. Finalement, en 2005, Mbeki se sentit assez fort pour limoger son rival.

La lutte entre les deux clans n'en continua pas moins et, au congrès de l'ANC de décembre 2007, le clan Zuma réussit un coup de force en battant le clan Mbeki. Non pas qu'il y ait eu le moindre doute sur la corruption de Zuma, sans parler d'accusations de viol sur une parente qui pesaient contre lui. Mais entre-temps, le SACP et une partie de la direction de Cosatu, commençant à trouver que le flirt de Mbeki avec les milieux d'affaires leur laissait trop peu de place, basculèrent du côté de Zuma. Celui-ci remplaça alors Mbeki à la présidence de l'ANC et neuf mois plus tard Mbeki, qui ne contrôlait désormais plus l'appareil du parti, fut contraint à la démission. La voie était désormais libre pour Zuma.

COPE, un parti des mécontents...

Trois mois après l'éviction de Mbeki, COPE sortait de l'ANC. Ses initiateurs comptaient nombre d'anciens dignitaires du clan Mbeki, mais aussi Willie Madisha, ex-secrétaire général de Cosatu, exclu de la centrale et de la direction du SACP pour avoir soutenu Mbeki contre Zuma. On y trouvait des représentants de l'aile droite « historique » de l'ANC, comme le révérend Allan Boesak. Mais on y trouvait aussi des figures prestigieuses de la gauche syndicale antistalinienne, comme Alec Erwin et surtout Moses Mayekiso, le leader du township d'Alexandra dans les années 1980 et fondateur du puissant syndicat des travailleurs de la métallurgie, Numsa.

Un parti aussi hétéroclite ne pouvait avoir de politique bien définie, au-delà de son opposition à Zuma. À défaut, COPE chercha à ratisser au plus large tous les mécontents, en dénonçant la corruption du régime, l'aggravation des conditions de vie de la population laborieuse et celle du chômage. Mais il s'attaqua aussi à la « discrimination positive » en faveur des Noirs, qui a surtout servi, il est vrai, au clientélisme des dignitaires de l'ANC. Mais, pour le reste, ce que proposa COPE ne différait guère de la politique de l'ANC sous Mbeki. « Notre approche est une économie stable et la croissance obtenue en travaillant dur », déclarait le leader de COPE lors de son congrès de fondation, en se gardant bien de dénoncer, par exemple, le prix qu'on a fait payer aux travailleurs sous prétexte d'attirer les investissements étrangers, et encore moins de proposer l'abandon de cette politique.

Mais au-delà du vague de sa politique, il y a un choix qui marque COPE - celui d'avoir annoncé le lancement d'une nouvelle centrale syndicale sous la direction de Willie Madisha. Selon ce dernier, il s'agirait de répondre à « la nécessité d'un mouvement syndical indépendant (...) parce qu'un syndicat aligné politiquement ne peut répondre aux besoins de l'ensemble des travailleurs » - déclaration pour le moins hypocrite, s'agissant d'une opération politicienne visant de toute évidence à rendre COPE plus crédible face à l'ANC, en le dotant de sa propre centrale faisant pendant à Cosatu. Les intérêts des travailleurs n'ont en tout cas rien à voir à l'affaire.

... qui n'a pas trouvé leur oreille

Dans le contexte de l'Afrique du Sud, où trois partis se partagent depuis quinze ans plus de 90 % des suffrages, les 7,5 % et 30 sièges obtenus par COPE à l'Assemblée nationale, surtout aux dépens de l'ANC, ne sont pas négligeables pour un parti qui n'a même pas un an. Mais on est loin du vote de protestation sur lequel COPE semble avoir parié.

Et pourtant, ce ne sont pas les raisons de mécontentement qui manquent.

La bourgeoisie blanche du temps de l'apartheid continue à dominer l'économie, pour son propre compte ou celui des trusts impérialistes. Dans les villes, elle a été rejointe, derrière les barrières électriques et les gardes armés de ses quartiers luxueux, par les nouveaux riches de l'après-apartheid, les « diamants noirs » comme on les appelle par dérision, dont beaucoup se sont servis de l'ANC comme d'un tremplin social, avec la complicité des Mandela, Mbeki et autres Zuma.

Pendant ce temps, l'apartheid social, lui, est resté. Les townships n'ont rien perdu de leur pauvreté. Les promesses faites au fil des ans par l'ANC ne se sont jamais matérialisées, qu'il s'agisse d'infrastructures publiques, de logements, de l'accès de la population pauvre à l'électricité et au gaz. Selon les syndicats, le chômage touche près de 40 % de la population en âge de travailler. Les explosions de colère xénophobes telles que celles qui se sont produites en mai 2008 n'ont été que le révélateur d'une pauvreté qui s'est aggravée, entre les soubresauts successifs du marché mondial et le parasitisme de la bourgeoisie multiraciale sud-africaine et de la bourgeoisie impérialiste.

François ROULEAU