Soixante ans après la grève des mineurs de 1948

07 Février 2008

La bourgeoisie a la rancune tenace

Soixante ans après, dix-sept anciens mineurs - ou des membres de leur famille pour ceux qui sont décédés depuis - ont demandé réparation auprès du tribunal des prud'hommes de Nanterre pour avoir été licenciés suite à la grève de l'automne 1948. Trois ans après la fin de la guerre mondiale, cette grève avait en effet été l'occasion d'un véritable déchaînement antiouvrier de la part du gouvernement de la " démocratique " IVe République, qu'il est bon de rappeler.

Les travailleurs en effet continuaient de subir une politique d'austérité, en même temps que les prix augmentaient. L'économie commençait à se redresser, mais ils n'en voyaient pas les effets. Dans différents secteurs, des mouvements de grève avaient eu lieu au cours de l'année. Mais ce qui allait déclencher la grève des mineurs, c'est la publication le 18 septembre de décrets par le ministre de l'Industrie et du Commerce, le socialiste Robert Lacoste, qui prévoyaient le licenciement de 10 % des salariés travaillant en surface, ainsi que des mesures disciplinaires à l'encontre des mineurs, dont le licenciement pour absentéisme.

Depuis mai 1947, le Parti Communiste n'était plus au gouvernement. Dans le contexte de la Guerre Froide, ses liens avec l'URSS le rendaient suspect aux yeux de la bourgeoisie, il était condamné à l'opposition. Ses militants avaient alors les mains libres pour prendre la tête de mouvements de grève, au travers de la CGT. Ils y étaient en outre poussés par le mécontentement des travailleurs. Mais le PC, s'il était prêt à montrer qu'il était une force dans la classe ouvrière, espérait toujours être rappelé au gouvernement, et il se montrait responsable aux yeux de la bourgeoisie en contenant les grèves à des secteurs bien précis et en refusant tout élargissement du mouvement.

Le 28 septembre, la fédération CGT des mines organisa un référendum, proposant une grève illimitée si le gouvernement ne retirait pas ses décrets. 218 616 mineurs se prononcèrent en faveur de la grève, il n'y eut que 25 084 votes contre (sur un effectif de quelque 320 000 mineurs). FO s'était déclarée opposée à la grève, et la CFTC n'était favorable qu'à un mouvement de 48 heures.

Neuf semaines de grève

Le 4 octobre, la grève était totale dans tous les bassins miniers, les puits occupés, des piquets de grève mis en place. Les Houillères ont été nationalisées en 1945, mais le gouvernement allait utiliser les mêmes méthodes que les anciens magnats des mines contre les travailleurs en grève. Il lança une campagne de calomnies, les accusant de saboter l'économie, pendant qu'il rassemblait des forces de répression, rappelant des troupes d'occupation basées en Allemagne et des réservistes, comptant surtout sur les CRS pour mettre les mineurs au pas.

Les manifestations furent durement réprimées ; en Lorraine, un mineur fut tué le 8 octobre. Pour protester contre les brutalités exercées par la police et les gendarmes, la CGT donna la consigne de suspendre la sécurité dans les puits. Le gouvernement décréta alors l'état de siège en Lorraine. En même temps, il tenta de chasser les grévistes des puits qu'ils occupaient, en commençant par les bassins miniers de la Loire et du Gard, là où les mineurs étaient moins nombreux. C'est une véritable armée qu'eurent à affronter les grévistes, mais la résistance des mineurs fut vigoureuse. Dans le Gard, ils réussirent même à reprendre un puits d'où ils avaient été délogés.

Dans le bassin minier du Nord, où 45 000 hommes des forces de sécurité avaient été envoyés, des batailles rangées opposèrent les mineurs aux CRS, et ces derniers n'en sortirent pas toujours vainqueurs. La répression fut brutale. De nombreux mineurs furent blessés et trois furent tués au cours de ces affrontements.

Mais les CRS qui occupaient les mines n'en extrayaient pas le charbon pour autant. Pour essayer de trouver de la main-d'oeuvre, les forces de police encadraient les non-grévistes, très minoritaires, jusqu'aux puits, menaçant les travailleurs étrangers d'expulsion s'ils continuaient à faire grève. En même temps, les villes minières étaient en état de siège, les rassemblements de plus de trois personnes interdits, les CRS faisant la chasse aux militants syndicaux, rue par rue et maison par maison, entrant de force dans les corons. Un millier de grévistes furent emprisonnés, parfois pour plusieurs mois, pour " atteinte à la liberté du travail ".

Les mineurs étaient soutenus par les autres travailleurs. Des grèves eurent lieu dans les ports, la sidérurgie et la SNCF. Mais si les militants de la CGT étaient les premiers à se battre dans les mines, sa direction stalinienne usa de tout son poids pour empêcher une généralisation de la grève. Un des arguments mis en avant était que les mineurs menaient une lutte corporatiste qui ne pouvait concerner les autres secteurs ; un autre faisait état de la nécessité de les soutenir financièrement, ce que les travailleurs n'auraient alors plus les moyens de faire s'ils étaient en grève !

Les mineurs, isolés, tinrent neuf semaines. Le 29 novembre, alors qu'ils n'avaient rien obtenu, la CGT appella à la reprise du travail.

La bourgeoisie fait payer aux mineurs l'échec de la grève

La grève terminée, la bourgeoisie se vengea. 3 000 mineurs furent licenciés, en attendant que la direction des Houillères fasse le tri. Celle-ci fit aussi pression sur les entreprises travaillant pour elles, pour qu'elles n'embauchent pas les mineurs licenciés. En 1953, cinq ans après la grève, 700 mineurs étaient toujours interdits de travail dans les mines.

Chassés de la mine, les grévistes perdaient du même coup les indemnités de chauffage et de logement auxquelles ils avaient droit. Leurs enfants étaient interdits des colonies de vacances et leurs femmes des maternités tenues par les Houillères. " Mon mari a fait trois mois de prison, a rappelé la veuve d'un des mineurs au tribunal des prud'hommes. Puis, nous avons été expulsés de notre logement, sans travail, sans argent, avec un enfant à nourrir. "

Après plusieurs tentatives infructueuses auprès de tribunaux pour obtenir réparation, les mineurs ont fini par être entendus au tribunal des prud'hommes de Nanterre, le 21 janvier. Ils réclament 60 000 euros de dédommagement, s'appuyant sur le fait que le droit de grève était reconnu par la Constitution de la IVème République de 1946. Mais la bourgeoisie a la rancune tenace, et ses représentants refusent toujours, soixante ans après les faits, de reconnaître les préjudices infligés aux mineurs parce qu'ils avaient fait grève. L'audience de conciliation qui s'est tenue le 21 janvier n'a pas abouti, les Charbonnages de France faisant valoir que l'entreprise n'existait plus depuis le 1er janvier 2008, et l'Agence nationale pour la garantie des droits des mineurs (ANGDM), qui en a pris la suite, que sa compétence ne concernait que les indemnités de chauffage et de logement. Un procès aura donc lieu le 19 novembre 2008.

Marianne LAMIRAL