Il y a cent ans, de mars à juin 1907 : La révolte des vignerons du midi

21 Juin 2007

Au plus fort de la révolte des vignerons du Midi, le 20 juin 1907, intervenait la mutinerie du 17e régiment d'infanterie basé à Béziers, une mutinerie restée célèbre notamment par les paroles de la chanson de Montéhus, qui débute ainsi : « Salut, salut à vous, / Braves soldats du dix-septième... »

Juste avant leur mutinerie, un régiment amené à Narbonne pour réprimer les manifestants avait fait feu, tuant six personnes. Cette répression commandée par Clemenceau, qui cumulait les fonctions de président du Conseil et ministre de l'Intérieur, avait révolté les soldats du 17e régiment d'infanterie, dont beaucoup étaient des fils de vignerons ou de paysans originaires de la région. Environ 500 d'entre eux quittèrent les locaux où ils étaient casernés à Agde et distribuèrent des armes à la population, avant de rejoindre à Béziers le gros des révoltés. Ils ne devaient finir par regagner leur caserne que contre la promesse qu'il n'y aurait pas de punitions, alors que la révolte des vignerons se terminait.

LE «MIDI ROUGE»

Depuis le mois de mars 1907, toute la région du Midi viticole était en ébullition et la révolte se propageait rapidement. La plupart des vignerons du Languedoc et du Roussillon qui formaient le « Midi rouge » étaient de petits propriétaires, loin d'être fortunés ; avec les ouvriers agricoles qu'ils employaient, les commerçants et les emplois induits, toute la région vivait de la culture de la vigne. Les idées socialistes y étaient bien implantées et nombre de communes avaient un maire socialiste. Pourtant, les socialistes ne cherchèrent jamais à se mettre à la tête du mouvement, qui resta représenté par un viticulteur d'Argelliers, Marcellin Albert, se maintenant dans le cadre de revendications corporatistes.

Après l'épidémie de phylloxéra qui avait ruiné les exploitants dans les années 1880, ceux-ci commençaient à s'en sortir économiquement quand plusieurs années de récoltes trop abondantes firent chuter les prix de vente. Les vignerons dénonçaient aussi les fraudes pratiquées par de gros négociants qui mettaient du sucre dans le moût pour faire monter le degré d'alcool, avant de le couper d'eau pour augmenter le volume produit, ainsi que la concurrence des vins italiens, espagnols ou ceux produits par les gros colons algériens.

LA RÉVOLTE S'ÉTEND COMME UNE TRAÎNÉE DE POUDRE

La révolte partit d'Argelliers où, le 11 mars, 87 viticulteurs conduits par Marcellin Albert allèrent porter leurs revendications au comité viticole de Narbonne. Puis, chaque dimanche, les manifestations se succéderont, regroupant chaque fois plus de monde : de 300 le 24 mars, les manifestants passeront à 10 000 le 21 avril, 150 000 le 26 mai à Carcassonne, 300 000 le 2 juin à Nîmes, pour culminer à 600 000 personnes le 9 juin à Montpellier (qui comptait alors 77 000 habitants), rejoints par des viticulteurs d'autres régions.

Le gouvernement de Clemenceau refusant de répondre aux demandes des viticulteurs, à partir du 10 juin, 600 maires des départements de l'Aude, de l'Hérault et des Pyrénées-Orientales démissionnèrent les uns après les autres en signe de protestation ; les services d'état-civil furent fermés, certaines mairies furent même murées. En même temps se développait une grève de l'impôt.

Le 19 juin, Clemenceau décida alors d'employer la force, envoyant la troupe arrêter le comité d'Argelliers (sauf Marcellin Albert qui s'était caché), ainsi que Ferroul, le maire socialiste de Narbonne. Cela ne se fit pas facilement, la population résista, s'en prit aux soldats et, à Narbonne, attaqua la sous-préfecture. Le lendemain, les émeutes se poursuivirent : à Perpignan, la préfecture fut prise d'assaut et incendiée. Mais à Narbonne, la troupe tira sur les manifestants, faisant six morts en deux jours. C'est alors, dans la soirée du 20 juin, que 500 soldats du 17e régiment d'infanterie se mutinèrent.

Le 23 juin, Marcellin Albert fut reçu par Clemenceau et accepta de retourner dans le Midi pour calmer la révolte. Le président du Conseil acheva de le déconsidérer en lui donnant un billet de cent francs pour payer son retour en train. Mais tout de même, le gouvernement estima plus prudent de faire voter, le 29 juin, une loi contre le sucrage et le mouillage des vins. Après quoi, durant tout l'été, les mairies rouvrirent les unes après les autres.

UNE RÉVOLTE QUI AURAIT PU ÊTRE CONTAGIEUSE

La révolte des vignerons, qui avait vu la mobilisation de centaines de milliers de personnes, n'a abouti finalement qu'à une victoire limitée à la revendication du « vin pur » défendue par les propriétaires viticoles.

Pourtant, par nombre d'aspects, cette révolte fut inquiétante pour le gouvernement. Elle l'était tout d'abord par son étendue : loin de faiblir avec le temps, la révolte gagnait en ampleur semaine après semaine ; elle menaçait de s'étendre à d'autres régions viticoles et recueillait une large sympathie dans le reste de la population, à commencer par la classe ouvrière. Inquiétante aussi à cause de la solidarité que les maires manifestèrent envers les révoltés. Mais elle inquiéta surtout le pouvoir quand l'épisode de la mutinerie des soldats du 17e montra que ceux-ci pouvaient se ranger du côté de la population révoltée. À une époque où les gouvernements utilisaient surtout la troupe pour réprimer les grèves et les manifestations ouvrières et paysannes, ils se rendaient compte que ces soldats pouvaient leur faire défaut, laissant ainsi le pouvoir désarmé. Un mouvement général de la classe ouvrière ne pouvait-il pas alors déboucher sur une révolution ?

Marianne LAMIRAL