Ukraine : de crise en crise.

13 Avril 2007

Comme il y a un peu plus de deux ans, lors de la " révolution orange ", le centre de la capitale ukrainienne, Kiev, est à nouveau occupé par des manifestants. Sauf que, cette fois, les manifestants s'en prennent au président Iouchtchenko, un pro-occidental incarnant le camp " orange ", que les " bleus ", considérés comme pro-russes, accusent de vouloir fomenter un coup d'État avec sa récente dissolution du Parlement, la Rada.

On a là un nouvel épisode de l'affrontement entre Viktor Iouchtchenko, le président " orange ", et Viktor Ianoukovitch, le Premier ministre qu'il avait battu, dans les urnes et surtout dans la rue, fin 2004. Ce dernier est revenu aux affaires après les élections législatives de mars 2006, où la coalition " orange " a perdu la majorité, après s'être déconsidérée en à peine un an d'exercice du pouvoir. Après les élections de 2006, le clan du président a continué à s'affaiblir, jusqu'à ce que, au début de ce mois d'avril, le président décide de dissoudre la Rada, l'Assemblée nationale ukrainienne.

Depuis, la majorité et le gouvernement ont refusé cette dissolution, et ils ont appelé leurs partisans à s'y opposer dans la rue. Du coup, le centre de Kiev a été à nouveau envahi par des manifestants, certains y installant leurs tentes, comme durant l'hiver 2004-2005, mais avec des drapeaux bleus, et non plus orange pour les surmonter.

Cette dissolution, et la crise qu'elle a ouverte, ne sont guère étonnantes. Même revenus dans l'opposition, les partis de ce qui était la coalition " orange " et le président n'ont pas réussi à remonter la pente. Le président Iouchtchenko est au plus bas dans les sondages. Et puis, les défections se multiplient parmi les députés qui le soutenaient à la Rada, le Premier ministre ayant des arguments fort convaincants quand il peut offrir des maroquins ministériels et écarter ou pas tel clan des profitables privatisations en cours.

Cette année, notamment seize fournisseurs publics d'énergie dans les régions doivent être privatisés. Le Fonds de la propriété d'État avait prévu de céder 40 % de leur capital. Mais le vice-Premier ministre a surenchéri en prônant leur transfert intégral aux mains du privé. Alors, bien sûr, les mains se tendent venant des groupes politico-affairistes associés au pouvoir, et de ceux qui voudraient ne pas se l'aliéner et, donc, voir l'aubaine leur échapper. Cela explique en bonne part comment, n'ayant obtenu des élections qu'une majorité relative en 2006, de ralliements en débauchage d'adversaires, les " bleus " et leurs alliés frôlent maintenant les deux tiers des sièges à la Rada... ce qui leur permettrait, s'ils franchissaient ce seuil, de passer outre au veto présidentiel pour amender la Constitution dans un sens qui dépossède encore plus la présidence de ce qu'il lui reste de pouvoir.

Le président Iouchtchenko a donc voulu prendre de vitesse le gouvernement et les députés " bleus " en dissolvant la Rada. Mais, du même coup, il a encore plus enfoncé le pouvoir dans la crise.

Cette crise, qui dure depuis des années, n'empêche pas les nantis liés aux hautes sphères de l'État de prospérer comme jamais. En un an, selon le classement de la richesse mondiale établi par le magazine Forbes, le nombre des très riches a plus que doublé en Ukraine. La fortune du premier d'entre eux, un proche du Premier ministre, Renat Akhmedov, aurait triplé.

Bien sûr, ce n'est nullement le cas de la grande masse des salariés et des retraités. D'où, sans doute, la faible participation aux manifestations, comme aux contre-manifestations, la population considérant avec dégoût les rivalités au sommet autour des sources d'enrichissement auquel le pouvoir donne accès.

Pierre LAFFITTE