Birmanie, Travail forcé : Total responsable, coupable, mais... pas condamnable

29 Juin 2006

La compagnie pétrolière Total, accusée d'avoir eu recours au travail forcé en Birmanie, vient de bénéficier d'un non-lieu, au terme d'une série d'informations judiciaires et de procès.

Huit travailleurs birmans avaient déposé une plainte pour avoir dû, sous la contrainte et sans rémunération, travailler à la construction du gazoduc de Yadana, en Birmanie. Lancés en 1995, les travaux de construction du gazoduc proprement dit ont duré trois ans et se sont poursuivis pendant plusieurs années par l'aménagement des environs, afin de permettre l'exploitation des installations. Durant tout ce temps, des milliers, des dizaines de milliers de travailleurs birmans, parfois des enfants, ont été exploités, brutalisés, contraints par l'armée de la junte au pouvoir à effectuer des travaux harassants, dans des conditions épouvantables, au bénéfice du géant pétrolier et de ses associés dans le projet, dont le groupe américain Unocal. Défrichage, terrassement, portage, concassage de cailloux, tout a été l'Suvre de la population locale, mobilisée de force dans des rafles effectuées par les militaires birmans.

De multiples témoignages ont fait état de ces violences et de travail forcé, d'un véritable esclavage au service de la réalisation du projet de Total et Cie. Déjà économiquement intéressée, la dictature birmane en a, au passage, profité pour terroriser davantage la population d'une région où la guérilla des minorités ethniques Mon et Karen continue à tenir l'armée du régime en échec.

Pour parvenir à capter et transférer chaque jour plus de vingt millions de mètres cubes puisés dans l'important gisement, estimé à 150 milliards de m3, situé en mer d'Andaman, jusqu'en Thaïlande, où la majeure partie du gaz est livrée, Total a naturellement bénéficié de l'appui des dictateurs de Rangoon. Cette aide lui a permis d'éventrer en toute tranquillité la jungle birmane pour faire passer le gazoduc, déplaçant de force près des trente mille habitants de cinquante villages.

Devant les voix qui se sont élevées pour condamner les pratiques du consortium pétrolier, Total avait commencé par «indemniser», selon ses propres termes, des habitants victimes de travail forcé au cours de travaux. Puis le groupe, fin 2003, a commandé une enquête auprès d'un «spécialiste» en ONG, Bernard Kouchner, ex-ministre de la Santé dans le gouvernement de Lionel Jospin. Au terme de deux mois de visites sur le terrain qui lui ont rapporté 25000 euros d'honoraires, l'ex-ministre avait publié un rapport innocentant Total de toutes les accusations!

Au terme du procès, les conclusions de la juge n'ont pas contesté la réalité du travail forcé, attesté par de multiples témoignages, dont ceux des travailleurs birmans. Mais Total avait réussi à obtenir le retrait de leur plainte, il y a quelques mois, en s'engageant à leur verser 10000 euros à chacun et à créer un fonds de solidarité destiné, en principe, à financer des actions humanitaires en Birmanie. Et comme le droit français ne considère pas le travail forcé comme un crime, il aurait fallu prouver la «séquestration» et pour cela, amener les huit travailleurs birmans à témoigner pour «corroborer [ce] crime».

Mission impossible, car ils sont à présent, tous les huit, réfugiés «clandestins sur le territoire thaïlandais», comme l'a dit elle-même la juge.

Ainsi, après avoir déjà échappé aux poursuites de travailleurs birmans victimes d'exploitation, engagées en Californie puis en Belgique, Total sort sans condamnation de ce dernier procès en date. Ce qui ne veut pas dire blanchi...

Viviane LAFONT