CPE :Ceux qui voudraient nous faire prendre la précarité pour une fatalité

23 Mars 2006

Pour tenter de défendre le contrat première embauche, ministres et hommes politiques de droite ne cessent de marteler quelques contre-vérités, manifestement tirées d'un même argumentaire. Des propos tellement en décalage avec la réalité qu'ils ne convainquent manifestement pas la majorité de l'opinion. Et c'est heureux.

On nous affirme que le CPE serait favorable aux jeunes de banlieue qui, comme le dit Azouz Begag, ministre de l'"Intégration", n'auraient "pas peur du contrat première embauche parce qu'ils en ont assez de la précarité". Quand on est ministre, même de l'Égalité des chances, on a l'habitude de parler à la place des gens concernés plutôt que de les écouter! Or le fait notable, dans les dernières manifestations, est justement que les lycéens de banlieue étaient venus en nombre manifester leur hostilité au CPE et à l'avenir incertain que ce gouvernement voudrait leur faire accepter. Et pas besoin d'être ministre pour le comprendre! Pourquoi les discriminations dont ces jeunes sont victimes cesseraient-elles simplement parce que les patrons pourront désormais les licencier plus facilement? Ceux qui ne les embauchent pas en CDD ou en CDI ne les prendront pas plus en CPE. Mais par contre, la perspective de décrocher un emploi stable après une longue période de petits boulots risque fort d'être repoussée au-delà du vingt-sixième anniversaire, si ce n'est plus tard. Bien des employeurs ne se priveront pas en effet des facilités que lui offre le nouveau contrat de licencier et de réembaucher quelqu'un d'autre, ou le même, trois mois plus tard?

Autre argument gouvernemental: CPE ne rime pas forcément avec licenciement, car pourquoi les patrons se débarrasseraient-ils de jeunes qu'ils ont pris la peine de former? Il suffit de regarder ce qui se passe déjà avec le contrat nouvelles embauches, qui offre depuis quelques mois les mêmes facilités de licenciement dans les entreprises de moins de vingt personnes, pour constater à quel point cet argument est de mauvaise foi. Des salariés y sont licenciés pour avoir refusé de venir un jour de repos regarnir les rayons du magasin, pour ne pas avoir voulu faire d'heures supplémentaires ou pour avoir osé en réclamer le paiement... On est loin du conte de fées où l'on ne voit que des braves patrons qui auraient le coeur déchiré à l'idée de se séparer de salariés auxquels ils ont tout appris.

Comme son prédécesseur, le CPE servira non seulement à trier parmi les nouveaux arrivants, mais aussi à faire pression sur tous les travailleurs pour qu'ils acceptent n'importe quel travail dans les pires conditions. Et en plus, les jeunes ainsi embauchés pourront être jetés à la rue simplement pour permettre aux employeurs d'ajuster leurs effectifs à ce qu'ils estiment nécessaire pour la production du moment. Cela leur coûtera bien moins cher que les intérimaires auxquels ils avaient recours jusque-là. Face à un tel cadeau, ce n'est certainement pas la prétendue formation qui retiendra les patrons de faire ce que bon leur semble. D'autant plus que celle-ci est des plus réduites dans la majorité des cas et consiste bien souvent à demander à une caissière de s'occuper d'une nouvelle embauchée pendant quelque temps.

Raymond Barre, tiré de la naphtaline pour la circonstance, a déclaré: "C'est ça ou l'ANPE" À l'émission "À vous de juger" sur France 2, le soir de la manifestation du jeudi 16 mars, on a vu des patrons, flanqués du ministre de l'éducation Gilles de Robien, expliquer que désormais, avec la mondialisation, l'emploi fixe était terminé et que les jeunes devaient s'en accommoder. Comme si la volonté de pouvoir se débarrasser de ses salariés ainsi qu'on jette un produit inutile n'était pas aussi vieille que le capitalisme!

Non, la précarité n'est en rien une fatalité. Dans une société où les profits des patrons et les dividendes des actionnaires crèvent tous les plafonds, il n'y a aucune raison d'accepter une vie où on ne sait même pas de quoi on vivra demain. Et c'est justement parce qu'ils savent qu'il n'y a aucune raison de subir que la jeunesse et les travailleurs ne se résignent pas devant le fait accompli.

Daniel MESCLA