Ll y a 100 ans... Le 10 mars 1906, La catastrophe de Courrières, un crime du capitalisme

08 Mars 2006

Le 10 mars 1906, une explosion de grisou dans une veine de la fosse n°3 de la Compagnie des mines de Courrières ravage des kilomètres de galeries où sont descendus 1425 ouvriers. Toutes les fosses communiquant entre elles, le nuage de gaz s'est répandu sur 110 km de galeries minières et l'incendie fait rage. Avec les effondrements, les pièces métalliques tordues, les opérations de sauvetage sont extrêmement difficiles. De plus, l'air est irrespirable et des sauveteurs sont victimes d'asphyxie. La foule accourt aux grilles des carreaux de fosses, des femmes forcent les cordons de la troupe pour s'approcher. Sur les carreaux de fosse, les corps des victimes s'entassent. Il y a 1099 morts.

Le délégué mineur Ricq avait signalé, dès la mi-février, la forte présence de grisou au fond. La veille, il y avait eu un départ d'incendie dans une veine que des ingénieurs avaient décidé de murer. Le matin même, le même délégué avait demandé que la descente n'ait pas lieu, en invoquant le danger et en signalant que depuis plusieurs jours les chevaux au fond de la mine étaient très agités, signe connu de la présence de gaz. Mais la direction avait refusé et exigé la descente, avec une heure de retard, de l'équipe du matin. Pour la direction de la compagnie, il fallait produire coûte que coûte. La suspension de la production, c'était moins de profits dans les portefeuilles bien garnis des actionnaires.

De la colère à la grève

Le 13 mars, ce sont les obsèques des victimes dont on a pu remonter le corps. Les officiels sont conspués, repoussés par la foule. L'ingénieur en chef de la Compagnie doit renoncer à prononcer son discours et quitte le cimetière sous les cris hostiles. Dans toutes les communes qui comptent des victimes, les funérailles se transforment en manifestations. On crie "Assassins", "Vive la grève". Les mineurs et leurs familles réclament la justice, pas la pitié.

Le lendemain, la grève éclate, elle gagne l'ensemble des compagnies minières du Pas-de-Calais puis celles du Nord. Il y a dans le bassin du Nord-Pas- de-Calais deux syndicats de mineurs rivaux. Le "vieux syndicat" réformiste, dirigé par Emile Basly, un partisan de la participation des socialistes aux gouvernements, député-maire de Lens, et le "jeune syndicat" fondé en 1902 et adhérant à la CGT, dont le principal animateur est Benoît Broutchoux.

À l'initiative de délégués du "jeune syndicat", des comités de grève se forment dans les puits et lancent la revendication des "huit francs-huit heures", huit heures de travail par jour et huit francs de salaire par jour. Le "vieux syndicat" tente de limiter la grève, d'éviter son extension aux autres compagnies et se contenterait de revendications plus limitées. De fait, c'est le "jeune syndicat" qui va diriger la lutte et appuiera sa généralisation.

La grève est de plus en plus massive et, bientôt, 40000 mineurs sont en grève. Des manifestations monstres ont lieu à Lens. Le ministre de l'Intérieur, Clemenceau, envoie l'armée: les entrées des maisons syndicales sont interdites par des soldats, les estaminets sont surveillés et fermés de force quand ils servent de lieux de réunion aux organisateurs de la grève. Les écoles, les salles de bal sont réquisitionnées pour servir de casernes. Les compagnies minières font fermer les grilles des rues des corons pour empêcher la population de circuler. En tout, 20000 soldats seront envoyés pendant la grève de 1906... un soldat pour deux grévistes!

Le 20 mars, le délégué Broutchoux est arrêté et jeté en prison. Pendant son incarcération, c'est Pierre Monatte*, venu de Paris, qui sera l'animateur de la grève.

Le 30 mars, 13 rescapés de l'explosion, qui se sont nourris pendant trois semaines de la chair des chevaux de mine, de leur avoine et d'écorce de bois, remontent, seuls, guidés vers un puits par un souffle d'air frais. L'émotion est immense et renforce la grève. La population se dit que la compagnie a voulu sauver la mine avant de sauver les hommes. En effet, préoccupée de faire reprendre au plus vite l'exploitation, elle a fait barrer des galeries pour arrêter le feu, renversé l'aérage (la circulation d'air forcée) et fait boucher des puits.

La répression se renforce

Les sabotages, dynamitages, incidents avec la troupe se multiplient. À Liévin par exemple, les travailleurs montent des barricades devant des puits de fosse. Des manifestations de femmes se déroulent presque chaque jour devant le siège de la Compagnie à Billy-Montigny. Les soldats sont insultés, bombardés à coups de mottes de terre et la colère redouble quand la troupe met baïonnette au canon pour repousser les assaillantes. La bourgeoisie prend peur et renforce la répression. Le 23 avril à nouveau, 40 délégués sont arrêtés, dont Monatte enfermé à la prison de Béthune, et sont poursuivis pour complot contre la sûreté de l'État. À la veille du 1er Mai, les patrons craignent une nouvelle contagion.

La répression est de plus en plus forte. Lens est en état de siège. Le couvre-feu est imposé. De plus, les directions des différentes compagnies tentent de morceler le mouvement en proposant des négociations compagnie par compagnie. Les militants du "jeune syndicat" dénoncent cette méthode, mais en vain.

Finalement, la grève s'arrête début mai. Quelques concessions salariales ont été faites de la part du patronat. Le travail reprend, sauf pour de nombreux mineurs inscrits sur la liste noire des compagnies minières. Grâce à la solidarité ouvrière, certains continueront le combat en tenant des estaminets qui seront des lieux d'échange d'idées et de réunion pour les militants ouvriers.

Aujourd'hui, cent ans après, la plupart des communes minières de gauche autour de Lens s'apprêtent à commémorer la catastrophe de Courrières. Mais, pour l'instant, très peu rappellent la grève et quelques-unes seulement dénoncent le crime pour les profits. Rendre hommage aux victimes de la catastrophe de Courrières doit pourtant être aussi rendre hommage à cette grève de deux mois, à ces travailleurs qui, après la catastrophe, se sont battus pour empêcher la loi du profit de continuer à imposer son droit de vie et de mort sur la classe ouvrière.

Correspondant LO

(*) Pierre Monatte, syndicaliste révolutionnaire, fait partie de ces militants qui ne seront pas des "va-t-en-guerre" en 1914 et qui s'opposeront à la politique chauvine du Parti Socialiste et de la CGT, ainsi qu'à l'Union Sacrée avec la bourgeoisie. Il rejoindra le PC à sa naissance, le quittera en 1924 et s'opposera au stalinisme.