Port du voile à l'école : un débat qui noie le poisson

05 Février 2004

La discussion de la loi sur l'interdiction des signes religieux à l'école a commencé à l'Assemblée nationale et, sans nul doute, elle va encore être l'occasion de bien des polémiques où divers responsables politiques tenteront de prendre des poses avantageuses. Mais, que ce soit au nom de la laïcité, du refus des brimades envers les religions, du respect de la culture des autres, de la peur de l'exacerbation des tensions entre communautés, tout est dit et aussi n'importe quoi. Et surtout on oublie ce qui est le seul enjeu essentiel dans la question du voile: la liberté des femmes, en l'occurrence de jeunes filles, de ne pas subir ce qui est un élément séculaire de leur oppression.

Le problème n'est pas de s'opposer en quoi que ce soit à la liberté religieuse, même si nous sommes de ceux qui pensent que la religion témoigne de croyances d'un autre âge. Récemment, à Paris, on a vu quelques milliers de Sikhs manifester pour le droit de porter le turban qui couvre les cheveux que leur religion leur interdit de couper toute leur vie durant. Mais libre à tous ceux qui le souhaitent de laisser pousser leurs poils au nom de croyances antédiluviennes, tout comme d'autres se les rasent au nom d'autres croyances tout aussi archaïques.

Quant à la laïcité de l'école, si on voulait vraiment la défendre, il faudrait déjà revenir sur toutes les lois qui, depuis une cinquantaine d'années, ont mis à mal la séparation de l'Église et de l'État en accordant toujours plus de subventions de l'État aux écoles privées, y compris confessionnelles. Et il ne faut certainement pas compter sur ce gouvernement pour restituer à l'école laïque son principe: "À écoles publiques, fonds publics; à écoles privées, fonds privés".

Il ne s'agit pas plus du respect de la "culture" des peuples et du droit à leur différence. Sinon, alors pourquoi ne pas admettre la polygamie, l'excision, la lapidation au nom des peuples qui les pratiquent? Toutes les cultures ont droit au respect, mais cela, justement, ce n'est pas la "culture". Et on ne peut pas manifester contre l'oppression subie par les femmes au Nigéria ou en Iran et permettre, ici, qu'une amputation de leur liberté soit imposée à des femmes qui ne le veulent pas.

Or le problème est bien là, depuis un peu plus d'une dizaine d'années, ici en France, la situation des femmes s'est dégradée dans certains quartiers et cités. On a vu à la télévision quelques-unes de ces jeunes filles témoigner courageusement, quelquefois à visage découvert mais le plus souvent de dos et la voix transformée en raison des risques encourus si elles étaient reconnues. Elles racontent le père ou les frères qui, d'abord, leur interdisent de porter des jeans ou des jupes courtes pour aller rendre visite à des familles amies. Puis, ils leur intiment l'ordre de ne sortir que voilées. Elles disent les insultes des petits mâles machistes et sexistes qui les traitent de "putains" et les violences qu'elles subissent quand elles n'acceptent pas d'être les sous-personnes qu'ils voudraient bien qu'elles soient. Il n'y a pas que dans les séries télévisées que des jeunes filles subissent des viols, des "tournantes" simplement parce qu'elles refusent la loi des caïds. Et on se souvient du meurtre de Sohane, une jeune fille brûlée vive, à Vitry-sur-Seine, en banlieue parisienne parce qu'elle n'acceptait pas les lois des caïds de sa cité. Et pour quelques-unes qui parviennent à témoigner, combien d'autres subissent sans avoir la possibilité de dénoncer les violences et d'y résister?

Interdire le port du voile à l'école, c'est permettre aux jeunes filles qui ne veulent pas le porter, à celles qui résistent à la pression familiale, à la pression des intégristes et des machistes une aide dans leur combat. Et si finalement loi il y a, tant mieux. Car pour toutes ces jeunes filles qui se battent pour pouvoir s'habiller, travailler et vivre comme elles l'entendent, et donc ne pas porter le voile, cela pourra être un point d'appui.

Cela dit, la loi n'existerait pas si des jeunes filles ne s'étaient pas bagarrées contre la soumission qu'on veut leur imposer et si, dans les écoles et les lycées, des enseignants ne les avaient soutenues et aidées dans leur combat. Et la loi ne sera pas non plus une garantie. La seule garantie véritable serait qu'un autre rapport de forces s'établisse. Il faudra que ceux qui tentent d'imposer leur loi dans les quartiers ne soient pas les réactionnaires de tout acabit, mais ceux qui défendent les idées de justice et d'égalité sociales à commencer par l'élémentaire égalité entre les hommes et les femmes.

Sophie GARGAN