Port du voile : une pression réactionnaire

18 Septembre 2003

Faut-il ou pas interdire le port du voile islamique au moins à l'école, voire dans les services publics? Chirac noie le poisson en mettant en place une "commission de réflexion sur la laïcité" qui n'en finit pas d'auditionner enseignants, responsables religieux, élus, etc.

François Hollande, premier secrétaire du PS, lui emboîte le pas en appelant à la création d'une "charte de la laïcité" dont les couplets seraient repris à l'école ou lors des "cérémonies républicaines" qui pourraient être organisées au moment de l'accès à la majorité...

Sarkozy, tout à son flirt avec l'électorat du Front National, proclame: "Quand je rentre dans une mosquée, je retire mes chaussures. Quand une jeune musulmane entre à l'école, elle doit enlever son voile".

Quant au Conseil constitutionnel, sollicité en son temps par Jospin qui se défilait lui-même devant des proviseurs lui demandant de prendre position à propos de l'exclusion de jeunes filles voilées de leur lycée, il laisse courageusement aux chefs d'établissement la "latitude d'agir au cas par cas".

Et en cette rentrée, nombreux sont les enseignants confrontés "au cas par cas" aux écolières ou lycéennes arrivant en cours couvertes d'un voile islamique.

En fait, ce n'est pas à la laïcité qu'il faut principalement penser mais à la défense des femmes. Pour elles, le voile islamique est plus qu'une contrainte vestimentaire, c'est la marque d'une oppression et, à ce titre, c'est une infamie. Pour les intégristes qui imposent à leurs femmes, leurs soeurs et leurs filles de le porter, ce voile est un élément et le symbole de l'oppression dans laquelle ils veulent les maintenir, oppression qui veut réserver aux femmes l'unique rôle de reproductrice. C'est au nom de cette idée tout droit sortie de la barbarie moyenâgeuse qu'en Afghanistan, en Iran, et maintenant en Irak, et dans bien d'autres pays, des centaines de milliers de femmes vivent recluses, enfermées non seulement derrière les murs et les barreaux de leurs maisons et derrière le grillage de leur "burka" ou l'épaisseur de vêtements destinés à les masquer toute entière. Mais c'est aussi au nom de cet archaïsme qu'on leur interdit d'exercer une profession, de consulter un médecin et a fortiori de se faire opérer, ou même de conduire une voiture.

C'est en ce nom que des conseils de familles, bien évidemment constitués par des hommes, condamnent certaines d'entre elles à mourir lapidées, vitriolées ou étranglées pour le simple fait qu'elles mettent au monde un enfant hors mariage, refusent d'épouser un vieillard ami des hommes de la famille, ou pour rien du tout, si ce n'est le fait qu'elles ne restent pas à la place qu'on leur impose.

Ici, la plupart du temps, les conditions de vie des femmes musulmanes n'en sont pas là. Mais, contraindre, et pas seulement à l'école, des jeunes filles à porter le foulard, les empêcher de se joindre aux cours d'éducation physique, imposer des jours "pour femmes seulement" dans les piscines, comme cela se fait dans un certain nombre de municipalités, c'est commencer à leur réserver un ghetto, à leur imposer une vie d'esclave sous prétexte qu'elles ne sont pas des hommes. Et certains s'engouffrent aujourd'hui dans la brèche pour émettre le projet de supprimer la mixité à l'école.

Au nom du "droit à la différence culturelle" ou du prétendu respect des "racines", des bien-pensants y compris de gauche, voire d'extrême gauche, en appellent au "droit" pour les jeunes musulmanes de porter le voile à l'école. S'y ajoute parfois l'argument selon lequel, faute de ce droit, elles ne pourront avoir accès à la culture, aux enseignements que délivre l'école. C'est en fait baisser les bras devant une pression réactionnaire. Ce qui est en question, ce n'est pas le "droit" pour certaines de porter le voile, mais le droit pour des milliers de jeunes filles et de jeunes femmes de s'appuyer sur l'interdiction du voile pour riposter aux contraintes réactionnaires que voudrait leur imposer leur milieu.

Dans bien des pays, des femmes qui subissent tout le poids de l'intégrisme musulman tentent de résister, et cela au péril de leur vie. C'est le cas, parmi tant d'autres, de Talisma Nasreen, écrivain née au Bangladesh, traquée par une condamnation à mort pour avoir dénoncé dans ses romans la condition criminelle faite aux femmes musulmanes et aujourd'hui contrainte de vivre dans la clandestinité au risque d'être assassinée.

On ne peut pas seulement protester hypocritement contre la situation faite aux femmes en Afghanistan, en Iran et ailleurs dans des manifestations bien tranquilles de la Bastille à la Nation, et laisser faire ici. Le premier des courages est d'abord de se battre à notre porte, là où nous y pouvons immédiatement quelque chose. Bien sûr, certaines jeunes filles affirment que cela représente leur choix personnel. Mais même si cela est vrai, ce choix contribue à l'oppression de celles qui voudraient résister et il est tout aussi inacceptable.

Bien sûr, on ne peut l'interdire dans la rue, mais il faut le combattre partout par la propagande et par la pression.

Il faut penser aussi que l'Islam n'est pas la seule religion réactionnaire. Toutes les religions le sont. Il n'est que voir les prises de position du pape des chrétiens sur la contraception et sur le fait que les rapports sexuels du couple ne doivent avoir pour objet que la procréation et pas le plaisir.

Alors, tous ceux qui se disent soucieux du nécessaire accès à la culture et à l'éducation, et de la défense des droits élémentaires des femmes, doivent au moins refuser la banalisation du foulard islamique, dans les écoles, élément d'oppression des femmes, et pas seulement des femmes musulmanes. D'autant que la religion n'est pas si répandue ici qu'on le dit dans cette population.

Sophie GARGAN