Nouvelle-Calédonie : les Kanaks n'ont pas la mémoire courte

31 Juillet 2003

La visite de Chirac en Nouvelle-Calédonie et en Polynésie a été marquée par plusieurs manifestations. Loin des traditionnels défilés folkloriques et des colliers de fleurs, les victimes de l'impérialisme français se sont rappelées à son bon souvenir.

En Nouvelle-Calédonie tout d'abord, c'est sous les effluves de gaz lacrymogènes que Chirac a dû conclure sa visite dans les îles Loyauté. Plusieurs centaines de manifestants étaient venus l'accueillir en lui rappelant le massacre de la grotte d'Ouvéa, en 1988.

En avril 1988 en effet, lors de la campagne présidentielle en France, une fraction du parti indépendantiste FLNKS (Front de libération nationale kanak et socialiste) avait attaqué une gendarmerie, tué quatre militaires français et pris vingt-sept autres en otages. Les otages avaient été emmenés dans une grotte de l'île d'Ouvéa. Les preneurs d'otages exigeaient, en échange de la libération des prisonniers, le retrait des forces de l'ordre françaises du secteur et la nomination d'un médiateur.

Chirac, alors Premier ministre de Mitterrand, invité le jour de la prise d'otages à une émission de radio dans le cadre de la campagne électorale, fustigeait l'attitude des indépendantistes en utilisant des mots non dénués de mépris colonial, dénonçant leur "sauvagerie" et leur "barbarie". Quelques jours plus tard, l'accès à l'île d'Ouvéa était interdit aux journalistes. Chirac et son ministre des Dom-Tom, Bernard Pons, préparaient l'assaut contre la grotte d'Ouvéa, qui eut lieu trois jours avant le deuxième tour de la présidentielle. Chirac espérait probablement que la libération des otages serait pour lui un bon "coup" médiatique.

L'assaut fut donné le 5 mai 1988, par des dizaines d'hommes du GIGN et des militaires du 11e Choc, une unité habituée à effectuer toutes les sales besognes coloniales. Ce jour-là, la "barbarie" et la "sauvagerie" furent dans le camp des militaires français. L'assaut se solda par un véritable massacre: tous les preneurs d'otages, au nombre de 19, furent tués, dans des circonstances plus que troubles, puisqu'il semble que certains militants furent abattus après s'être rendus.

Forts de ces souvenirs, il paraît compréhensible que les quelques mots prononcés par Chirac, sur le "<|>devoir de mémoire" dont il faudrait faire preuve aujourd'hui vis-à-vis des événements de 1988, aient choqué bien des Kanaks. Aucune enquête n'a jamais permis de faire la lumière sur ce qui s'est vraiment passé ce jour-là à Ouvéa, et les membres de l'armée française s'en sont tirés avec les honneurs.

Et puis, aucun des problèmes économiques et sociaux qui avaient poussé une partie de la population kanake à se révolter en 1988 n'a été résolu à ce jour. La Nouvelle-Calédonie est un territoire potentiellement riche, qui recèle pas moins de 30% des réserves mondiales de nickel, mais elle reste socialement coupée en deux entre le Sud plus prospère, majoritairement peuplé de Blancs descendants des colons, et le Nord kanak bien plus pauvre. Et les Kanaks savent bien, par expérience, que l'exploitation du nickel ne profitera pas à la population pauvre de l'île.

P. V.