Ou va l'extrême gauche ?

03 Mai 2002

Certes, le résultat de l'extrême gauche a été occulté par la présence de Le Pen au second tour.

Il n'en reste pas moins que le scrutin du 21 avril a donné à l'extrême gauche un nombre de voix jamais atteint dans ce pays, près de 3 millions. C'est le chiffre, un peu mythique, fixé la veille encore par Arlette Laguiller elle-même comme le seuil qui pouvait ouvrir de nouvelles possibilités aux communistes révolutionnaires.

Bien sûr, ce n'est pas sur le seul nom de la candidate de Lutte ouvrière que ces 3 millions se sont portés. Mais cela signifie que depuis le 21 avril l'extrême gauche est en meilleure position pour mener avec plus de succès une politique de classe sans compromis. En meilleure position pour s'affirmer face à tous les ennemis politiques de la classe ouvrière, la droite évidemment, extrême ou « républicaine », mais aussi la gauche gouvernementale, faillie, honnie même d'une bonne partie des travailleurs, et dont la politique est responsable du succès de Le Pen. Et en meilleure position pour proposer cette politique de classe au monde du travail, au mouvement ouvrier et à la jeunesse, avec davantage de chance de les entraîner dans cette voie.

On peut donc attendre de cette extrême gauche qu'elle traduise son succès électoral par une apparition, une présence et une politique offensives.

Travailleurs et jeunes, militants socialistes, communistes, syndicalistes ou associatifs sont sans doute abasourdis aujourd'hui par le succès du candidat du Front National. Ils sont aussi étourdis par l'énorme vacarme fait par la droite comme la gauche, unies dans l'appel à voter Chirac. C'est exactement pour cela qu'il est fondamental que l'extrême gauche garde le cap, ne cède pas et ne se range derrière aucun ennemi de la classe ouvrière, pas plus Chirac que cette gauche, pour qui Le Pen est un cadeau du ciel pour faire oublier qu'elle est au gouvernement depuis cinq ans, aux affaires depuis plus de vingt et donc totalement responsable de la situation sociale et politique du pays.

La pitoyable reculade de la LCR qui en est venue après une semaine d'atermoiements à appeler à voter Chirac (car personne ne peut comprendre autrement le mot d'ordre de « voter contre Le Pen ») n'est pas seulement un reniement de la campagne d'Olivier Besancenot (l'ironie de l'histoire voulant que celui-ci ait maintenu jusqu'au bout sa position de « pas de consigne de vote » en faveur de Jospin, pour que la LCR appelle finalement... à voter Chirac). C'est aussi un coup porté et un obstacle dressé à l'affirmation et la constitution dans ce pays d'une véritable force politique d'extrême gauche vers laquelle pourraient se tourner les travailleurs qui rejettent la droite comme la gauche.

Une nouvelle fois la LCR s'est révélée incapable de tenir quelques jours à contre courant des pressions de la gauche (quelques jours, car dès le 6 mai, l'émotion du 21 avril passée, les choses vont se présenter bien différemment). Des pressions de la seule gauche gouvernementale, car tous les militants ont pu constater dans leur milieu de travail ou de vie que si bien des gens vont sans doute voter Chirac, ils le font à contrecoeur, avec bien des hésitations et en comprenant nos raisons de ne pas cautionner le futur chef d'orchestre des attaques à venir contre le monde du travail.

Cela augure-t-il une nouvelle dérive de la LCR, repartie une nouvelle fois à la recherche d'alliés dans le marais de la gauche ? Ragaillardie par les 4,3 d'Olivier Besancenot, recueillis pourtant sur une politique intransigeante et sans concession à cette gauche, la LCR a-t-elle déjà oublié tous ses déboires dans cette direction ?

Si cela est, cela ne fait que rendre plus crucial le rôle de Lutte Ouvrière, la seule des deux organisations à tenir bon sur des positions de classe. Et plus importante la nécessité pour notre organisation de proposer sa politique à l'ensemble de l'extrême gauche, LCR comprise évidemment. Ne serait-ce que parce que nombre de militants de la LCR, inquiets d'une éventuelle dérive de leur organisation, ont certainement envie de s'y opposer.

Pour aider ceux-là à rester sur des positions de classe et à tenter d'y maintenir leur organisation, il ne s'agit pas d'offrir d'obscures analyses sur les prétendues différences des électorats de la LCR et de LO. Dans les dernières semaines de la campagne chacun a rencontré dans son entreprise ou son quartier des travailleurs qui hésitaient entre Besancenot et Laguiller. Ceux-là ont choisi finalement sur les styles ou nuances politiques de l'un et l'autre (il y en avait évidemment) mais en voyant très bien aussi les nombreuses convergences qui faisaient que tous deux formaient un même camp. Ces travailleurs attendent maintenant que ce camp, sur la base de ces convergences justement, leur offrent des perspectives.

C'est ce que LO doit faire, d'autant plus si la LCR renâcle. Il ne s'agit certainement pas de suivre la LCR dans son éventuelle dérive sur la droite. Il ne s'agit pas d'accepter, par exemple, une alliance aux prochaines législatives si la LCR ne s'y présente pas clairement en rupture avec la gauche gouvernementale. Il s'agit de lui proposer au contraire cette alliance à des conditions précises : défense d'un programme de classe susceptible de donner des objectifs à la contre-offensive du monde du travail, pas de désistement ni même d'appel en faveur des candidats de la gauche. Et si, à cause des ambiguïtés de la LCR, cette alliance n'est pas possible aux législatives, continuer à lui proposer d'intervenir en commun sur cette politique en se saisissant de toutes les occasions de la lutte de classe. Ces occasions ne manqueront pas, quel que soit le gouvernement, de droite ou de gauche, dont Chirac sera finalement affublé dans un mois. Nous savons déjà que les travailleurs doivent se préparer à réagir aux attaques contre les retraites par exemple, attaques qui nous ont été annoncées par Chirac... mais aussi par Jospin quand il était encore dans la course.

Jacques MORAND