Le PCF dans la débâcle

03 Mai 2002

Après avoir conduit le Parti Communiste à la débâcle électorale de la présidentielle, sa direction a fourvoyé le PCF dans une politique de soutien à Chirac. Alors qu'un certain nombre de militants sont mal à l'aise, voire critiquent ouvertement, quand ils n'annoncent pas qu'à titre personnel ils s'abstiendront, l'appareil du parti se mobilise pour convaincre les hésitants en tentant de justifier l'injustifiable. S'intégrant dans la Gauche plurielle qui se mobilise pour faire élire Chirac sous les yeux narquois de la droite, la direction du PCF essaie de faire de ses militants les meilleurs agents électoraux dans le monde du travail de l'homme du grand patronat. Pendant que Hue, Buffet, Gayssot et compagnie espèrent éluder les critiques sur leurs responsabilités au nom de la mobilisation « pour faire barrage à Le Pen dans les urnes », le Parti Communiste s'enfonce plus encore dans l'impasse dans laquelle l'a conduit sa direction depuis bien des années.

Ainsi donc, ce Parti Communiste, qui a été capable, grâce à ses militants, grâce à sa présence dans les entreprises et dans les quartiers populaires, de traverser des périodes aussi difficiles que l'isolement de la Guerre froide, le rejet par tous les partis bourgeois, y compris les socialistes, de toute politique d'alliance avec lui, en conservant un électorat important, de l'ordre de 20 %, voire bien au delà, se retrouve à 3,37 % par la politique d'alliance qu'il a si longtemps recherchée.

Depuis la signature du Programme commun en 1971 entre un Parti Communiste encore puissant, et pas seulement électoralement, et le nouveau Parti Socialiste de Mitterrand qui promettait ouvertement de réduire l'influence du Parti Communiste, celui-ci est sur une pente descendante.

Il a déjà payé cher sa première participation gouvernementale, depuis la période de l'après-guerre, entre 1981 et 1984. Il a, pendant trois ans, cautionné le gouvernement Mauroy et ses mesures antiouvrières comme le blocage des salaires et la « restructuration » de la sidérurgie avec la peau des ouvriers sidérurgistes licenciés par milliers ; il est resté solidaire du gouvernement socialiste alors même que le Premier ministre traitait la grève des travailleurs de l'automobile de « grève des ayatollahs » sous prétexte que les travailleurs marocains étaient nombreux dans cette grève.

En 1984, la direction du Parti Communiste a eu encore la capacité d'un sursaut en quittant le gouvernement. Mais le mal était fait. En soutenant Mitterrand, cet homme politique de la bourgeoisie, co-responsable en tant que ministre de quelques unes des pires abjections de la classe dirigeante, en France comme dans les colonies, le PCF en a fait le chef de la gauche. Il a redoré aux yeux des travailleurs le blason d'un Parti Socialiste déconsidéré et moribond et a contribué, à son propre détriment, à en faire le principal parti de la gauche. L'entremetteur a fait son travail. Désormais, le PC n'a cessé de perdre sur sa gauche ceux que sa politique d'alignement sur le PS désespérait, et sur sa droite ceux qui, soutien pour soutien, préféraient voter directement pour le PS.

La deuxième participation gouvernementale du Parti Communiste, celle dont Robert Hue se flattait qu'elle était la plus longue de son histoire, a eu les mêmes effets mais avec des conséquences plus dévastatrices. La direction a livré le Parti Communiste pieds et poings liés à Jospin en l'obligeant à défendre sa politique antiouvrière. Ce n'est pas par hasard si, de toutes les composantes de la Gauche plurielle - y compris le Parti Socialiste, c'est-à-dire le véritable responsable de la politique du gouvernement -, c'est le Parti Communiste qui a payé la note la plus lourde dans l'échec électoral de la gauche. Car c'est la classe ouvrière dans son ensemble et, à l'intérieur de celle-ci, ses couches les plus défavorisées qui ont eu le plus à subir la politique du gouvernement de Jospin.

La loi des 35 heures, pour ne prendre que cet exemple, est peut-être favorable à certaines catégories du monde du travail mais pas à toutes. Si les cadres en sont, paraît-il, absolument satisfaits, c'est cependant sur les chaînes de production de l'industrie automobile, dans bien des secteurs ouvriers ou autres que se manifestent le plus fort les contreparties favorables au patronat : possibilité de rendre l'horaire flexible, de supprimer les avantages acquis et le paiement des heures supplémentaires au tarif normal. Et c'est dans les catégories les plus défavorisées que le contraste apparaît le plus révoltant entre ceux qui sont contraints de vivre avec 4 000 ou 5 000 francs par mois et l'accroissement fantastique des profits patronaux.

C'est la classe laborieuse qui subit de plein fouet les plans de licenciements collectifs dans le secteur privé ou, encore, dans le secteur public l'accroissement de la charge de travail dû au fait que l'Etat se refuse à consacrer aux hôpitaux ou aux transports collectifs les moyens financiers permettant les embauches indispensables.

Et, enfin, c'est parmi les travailleurs des entreprises concernées que la politique de privatisation du gouvernement Jospin, de France Télécom à celle encore en projet à la Snecma, en passant par Air France, a été le plus fortement ressentie.

La tâche dévolue par Jospin au Parti Communiste a été de défendre la politique gouvernementale précisément parmi ses principales victimes.

La direction du Parti Communiste a transformé ses propres militants en défenseurs d'une politique propatronale au sein même du monde du travail.

Le fait qu'aujourd'hui le Parti Communiste mette au service de Chirac ceux de ses militants qui l'acceptent, avec comme argument la défense de la République, est l'aboutissement d'une politique catastrophique pour le monde du travail et suicidaire pour le PCF lui même.

Dans cette « République » que le PCF prétend défendre, il y a, d'un côté, le grand patronat, les Seillière, Chirac et les privilégiés, petits et grands, d'un système économique infâme et, de l'autre côté, les soutiers de cette République, les travailleurs, les chômeurs, ceux qui produisent tout mais qui sont aussi écartés de tout.

La force du Parti Communiste dans le passé n'était certes pas sa participation sporadique à des gouvernements de la bourgeoisie ! Sa grande force était d'apparaître comme le parti des « soutiers de la République », même si sa politique n'était plus, depuis longtemps, à la hauteur de cette responsabilité. Les choix politiques de la direction ont cependant, au fil du temps, éloigné de plus en plus le PCF de la vie, des préoccupations, des problèmes, des exigences et des révoltes des classes laborieuses et, en particulier, de ses couches les plus exploitées. Quoi de commun entre Gayssot signant les décrets de privatisation d'entreprises publiques, et les travailleurs de ces entreprises craignant pour leurs emplois et pour leurs salaires ? Quoi de commun entre ces « camarades ministres » affichant leur amitié pour Lagardère (au point de l'accepter parmi les actionnaires de L'Humanité) et autres personnalités du grand patronat, et celles et ceux qui sont réduits à survivre avec moins de 4 000 francs de salaire même en travaillant ? Quelle compréhension, quelle fraternité, quelle protection ont pu trouver ceux dont la vie a été broyée par le patronat, avec l'aide du gouvernement, auprès d'un parti qui a fait partie de ce gouvernement '? Et, à infiniment plus forte raison, quelle perspective politique ?

Avec sa fébrilité actuelle en faveur de Chirac, la direction du Parti Communiste évitera peut être le débat dans ses rangs sur sa politique passée. Mais elle ne fera pas sortir le Parti Communiste de l'impasse, même sur le simple plan électoral.

Quelles sont les perspectives pour le Parti Communiste ? S'il choisit d'affirmer son autonomie en présentant partout où il le peut des candidats, il se fera accuser de diviser la gauche. Et sa propre argumentation actuelle en faveur de l'unité républicaine derrière Chirac se retournera contre lui. S'il choisit, comme cela semble être le cas, de participer aux tractations pour que la Gauche plurielle présente un candidat unique dans chaque circonscription, il se subordonnera une fois de plus au Parti Socialiste qui n'a aucune raison d'être généreux et d'accorder beaucoup de places aux candidats issus du Parti

Socialiste, les candidats du Parti Communiste ne seront pas pour autant élus, même dans des circonscriptions dites favorables à la gauche, tant la politique de la prétendue nécessité de barrer la route à Le Pen affichée par le Parti Communiste peut se retourner contre la gauche en général et le Parti Communiste en particulier et favoriser les candidats de la droite parlementaire dite modérée.

Malgré sa débâcle électorale, le Parti Communiste conserve des forces militantes importantes dans le monde du travail. Des forces militantes que la direction du Parti Communiste a mises au service d'une politique propatronale mais qui pourraient se mettre au service du monde du travail.

La lutte contre le grand patronat, qui aggravera inévitablement son offensive contre le monde du travail dans la période à venir, comme la lutte contre l'influence de l'extrême droite lepéniste, ne se passeront pas au Parlement, mais dans les entreprises, dans les quartiers populaires.

Ce qui est grave dans l'audience du Front National, qui ne date pas du premier tour de l'élection présidentielle, est le terreau favorable qu'elle trouve dans l'absence de perspectives et le désespoir de certaines catégories de couches populaires. Or, cette influence vient précisément des défaillances et du recul du PCF lui même. Le danger, c'est que le Front National prenne la place que le mouvement ouvrier occupait naguère dans les quartiers populaires.

Alors, ce qui comptera pour l'avenir, c'est le nombre de personnes qui, dans les entreprises, dans les quartiers populaires, défendront les perspectives politiques et les valeurs du mouvement ouvrier.

On ne combattra pas l'influence du Front National parmi les travailleurs et les chômeurs réduits au désespoir en défendant ceux qui sont responsables de ce désespoir, qu'il s'agisse des dirigeants socialistes ou, à plus forte raison, de Chirac.

On ne pourra le faire qu'en montrant aux travailleurs qu'ils n'ont aucune protection, aucune aide, à attendre du côté des partis bourgeois, qu'ils portent une étiquette de gauche ou une étiquette de droite.

On ne pourra le faire qu'en défendant des perspectives politiques qui permettent aux travailleurs, aux exploités de sortir de la situation dans laquelle on les a enfoncés.

On ne pourra le faire qu'en appelant les travailleurs à s'organiser politiquement car, même si la situation ne semble pas annoncer l'imminence de ces luttes, elles sont indispensables pour changer la vie.

Georges KALDY