Acquittement de Patrick Dils :

03 Mai 2002

Une machine policière et judiciaire à broyer les innocents, surtout pauvres

Deux jours après l'acquittement de Patrick Dils, une émission télévisée, en présence de celui-ci, a rappelé toute l'affaire et tous ses scandales. Et c'était édifiant.

Patrick Dils, qui avait à l'époque des faits seize ans, avait été accusé du meurtre de deux gamins à coup de pierres. Il avait avoué au terme de 48 heures de garde à vue et d'interrogatoire presque sans relâche. Il n'avait, dit-il, pas subi de violence physique, mais une pression qualifiée par lui de « subtile » et d'incessante, le policier qui menait l'interrogatoire disant : « Suppose, je dis bien suppose, que tu aies pris une pierre et que, sans savoir pourquoi, tu en aies frappé un des gamins... ».

Quarante-huit heures, un jeune entouré d'adultes hostiles et menaçants qui se relayent pour lui extorquer des aveux, on peut imaginer que l'on craque !

Patrick Dils a donc fini par avouer tout ce qu'on voulait. L'émission a rappelé qu'avant lui, deux autres personnes avaient avoué, sans avoir été disculpées !

Bref, ce genre d'aveux sont plus que douteux, c'est l'évidence : trois personnes qui avouent successivement le même crime, alors qu'aucune n'est coupable !

Et pourtant le policier qui dirigeait l'interrogatoire de Dils, questionné durant

l'émission, n'y trouvait rien à redire. Il n'avait fait que son boulot, disait-il.

La suite était de la même veine : lors de la reconstitution, Dils était passé devant les lieux du crime sans s'y arrêter, et on lui avait soufflé ce qu'il devait faire pour que la reconstitution corresponde à la thèse des enquêteurs.

Patrick Dils a passé quinze ans, la moitié de sa vie, en prison. Il y a été victime de brimades verbales et physiques de toutes sortes. Il a été violé. On l'a fait passer pour simplet, ce qui accréditait sans doute plus facilement la version d'un meurtre inexplicable.

Lors de cette émission, il est apparu comme quelqu'un d'ouvert, de réfléchi, de sensible et sympathique, montrant qu'il avait réussi à traverser quinze ans d'univers carcéral sans en être détruit.

La justice qui refuse de se déjuger l'avait recondamné lors d'un second procès, malgré toute absence de preuves.

Et il a fallu deux témoignages de « dernière minute » laissant penser que le « tueur en série » Francis Heaulmes était sur les lieux du crime et pouvait en être responsable, pour qu'un tribunal finisse, lors d'un troisième procès, par libérer Dils.

Sans ces témoignages, Dils serait encore en prison. On pourrait incriminer le manque de rigueur de policiers et de juges qui ont fait condamner Dils.

Mais si Dils, au lieu d'être issu de milieu modeste, avait fait partie du monde des nantis, juges et policiers auraient pris plus de précautions. 11 en a été pour lui comme pour les « disparues de l'Yonne », des gens du peuple dont les autorités n'ont nul souci. Coupables ou innocents, quelle importance ? La police et la justice s'empressent de trouver des coupables, et elles les fabriquent au besoin.

C'était il y a quinze ans, dira-t-on, les choses ont changé. Eh bien, pas du tout

un agriculteur de la Meuse a été relâché, en 1998, après 171 jours -- près de six mois - d'incarcération. Il avait été condamné à quatre ans de prison pour un braquage qu'il n'avait pas commis. Le présumé vrai coupable ayant été retrouvé, il a bien fallu relâcher le faux !

Cet agriculteur de 27 ans explique aujourd'hui « Cette garde à vue a été très éprouvante, j'ai subi des pressions. On a levé la main sur moi, ça a été l'élément déclencheur. J'ai avoué pour avoir la paix ».

Lui aussi n'était pas du monde des favorisés. Quant aux sanctions des policiers et des juges, il n'en a même pas été question.

André VICTOR