Le budget de l'état... et ses vrais bénéficiaires

14 Décembre 2001

" La file s'étend au guichet Jospin ", titrait le quotidien financier La Tribune du 11 décembre. " La fièvre revendicative s'étend ", renchérissait un titre du Figaro du même jour.

En cédant une rallonge de deux milliards aux gendarmes, après avoir reculé devant les policiers, qui reviennnent d'ailleurs à la charge, le gouvernement aurait ouvert la boîte de Pandore de " la litanie (des) chasseurs de prime (qui) s'apprêtent à s'engouffrer dans la brêche ", écrit La Tribune dans son éditorial. Et tous les journaux de les énumérer : gendarmes, policiers, policiers municipaux, gardiens de prison, douaniers, enseignants, postiers, internes, médecins, infirmières, employés de banque... en soulignant qu'il s'agit, dans leur grande majorité, de catégories professionnelles qui relèvent du budget de la puissance publique et dont les revendications mettraient en péril l'équilibre budgétaire de l'Etat. La droite enfonce le clou et dénonce, à qui mieux-mieux, l'irresponsabilité du gouvernement Jospin qui, plutôt que de faire preuve de fermeté et de sens de l'Etat, puiserait dans la caisse pour ne pas arriver en trop mauvaise posture devant les électeurs.

Venant de la droite, cette présentation des choses est de bonne guerre pré-électorale et parfaitement hypocrite. Ainsi, le 12 décembre, certains journaux ont publié le coût des " actions extérieures de la France " pour 2001, autrement dit des interventions de l'armée hors des frontières. L'estimation (car l'addition pour l'Afghanistan n'est évidemment pas définitive) atteint déjà 3,3 milliards de francs. C'est, sur un an, bien plus que ce que le gouvernement prévoit de débloquer sur plusieurs années pour les gendarmes et policiers réunis. Pourtant, cette dépense n'a fait l'objet d'aucun commentaire, et encore moins de critiques, de la part des hommes politiques ou des milieux d'affaires. Car ce qui inquiète, indigne ces gens-là, ce n'est pas ce que l'Etat dépense, c'est qu'il puisse, une fois n'est pas coutume, faire mine d'ouvrir un peu sa cassette à d'autres couches et catégories sociales que celles qui en profitent habituellement.

C'est d'ailleurs sur ce terrain-là, celui des intérêts des riches et des possédants, que se situe le gouvernement quand Peillon, son porte-parole, met en garde contre ce qu'il appelle les " égoïsmes corporatistes ", au nom d'un prétendu " intérêt général ", dont le gouvernement serait le garant. La semaine précédente, à l'Assemblée nationale, Fabius et la secrétaire d'Etat au Budget avaient déjà dit la même chose quand ils avaient affirmé que la rallonge accordée aux policiers serait financée " par des redéploiements budgétaires ". Autrement dit, la " générosité ", affichée, du gouvernement ne coûterait rien au Budget : on allait restreindre d'autres postes budgétaires.

Lesquels ? Le grand argentier de Jospin n'a pas précisé en public, mais on peut lui faire confiance - si l'on peut dire : ce ne sont pas les habitués des largesses de l'Etat qui risquent de souffrir de ce " redéploiement ". Toute la politique de ce gouvernement en témoigne : depuis quatre ans et demi, il n'a cessé d'arroser la bourgeoisie et le grand patronat d'aides, subventions, dégrèvements d'impôts en tout genre. La seule " grande mesure sociale " dont il se vante, la loi Aubry sur les 35 heures, se chiffre à plusieurs centaines de milliards de francs de cadeaux budgétaires directs au patronat (sans compter les avantages indirects que celui-ci en retire avec l'annualisation du temps de travail, la légalisation d'une flexibilité accrue, etc.).

Ces sommes énormes ainsi soustraites au Budget - et qui ont donc diminué d'autant la capacité de l'Etat à financer des dépenses utiles à la collectivité, à commencer par les services publics -, personne parmi le personnel politique dirigeant, à droite comme à gauche, n'en fait grief au gouvernement. Pour les hommes politiques, ces mesures sont dans l'ordre des choses puisqu'elles confortent un ordre social au service duquel se trouvent l'État et son Budget.

Parce qu'il dirige le gouvernement, le candidat " probable " à l'élection présidentielle qu'est Jospin se trouve certes en position délicate face à ses concurrents de droite. C'est lui qui se trouve en première ligne et qui doit jongler pour tenter de faire croire à ceux qui protestent qu'il leur accorde beaucoup... tout en devant persuader le grand patronat qu'il ne cède que bien peu et que, de toute façon, cela ne retire en rien le pain de la bouche de la bourgeoisie.

Bien sûr, ce sont là les risques du métier, celui d'un politicien au service des possédants. Et si cette " fièvre revendicative " dont s'inquiète le beau monde devait s'étendre et prendre force, eh bien, ce serait tout ce que les travailleurs, eux, pourraient souhaiter de mieux en cette période de voeux.

Pierre LAFFITTE