Italie : La victoire de la droite berlusconienne, bien préparée par le centre-gauche18/05/20012001Journal/medias/journalnumero/images/2001/05/une-1714.gif.445x577_q85_box-0%2C13%2C166%2C228_crop_detail.jpg

Dans le monde

Italie : La victoire de la droite berlusconienne, bien préparée par le centre-gauche

La date du dimanche 13 mai 2001 laissera sans doute un goût amer à bien des travailleurs, bien des militants ou simplement des électeurs de gauche italiens qui ont assisté ce jour-là à la victoire de Silvio Berlusconi et de la coalition qu'il dirige.

Berlusconi, ce magnat de l'audiovisuel qui est paraît-il la quatorzième fortune mondiale, c'est en effet un symbole. Sa face souriante qui s'étale depuis des mois sur tous les panneaux d'affichage du pays semble incarner l'arrogance et le cynisme de l'argent-roi. C'est l'homme qui parce qu'il peut brasser des milliards se croit prédestiné à diriger un pays, qui proclame sans la moindre gêne que c'est celui qui "fait du fric" qui a raison et que toute tentative de mettre le nez dans ses affaires pas bien propres est une insupportable atteinte à la liberté individuelle de l'entrepreneur. C'est l'homme qui parti de sa réussite dans l'immobilier a pu se payer un empire audiovisuel, un club de football et finalement le gouvernement d'un pays. Le fric au pouvoir, sans gêne et sans fard, voilà ce que symbolise au fond, pour beaucoup, la victoire de Berlusconi.

Et puis c'est un triste ramassis de politiciens que l'on trouve autour de Berlusconi, et bien sûr sa victoire électorale signifie que les idées réactionnaires ou simplement imbéciles que colportent ces différents personnages n'ont pas suscité de haut-le-coeur chez bien des électeurs.

Pourtant cette victoire électorale, si on la compare aux résultats des élections législatives précédentes, en 1996, ne représente pas un grand déplacement de voix vers la droite. La victoire de la gauche en 1996 résultait du fait que la Ligue du Nord s'était présentée seule, n'acceptant pas de rejoindre l'alliance constituée autour de Berlusconi. Ainsi le système majoritaire avait joué en faveur de la gauche même si celle-ci était minoritaire en voix.

Alors même si l'on comprend et partage le sentiment d'amertume que peut entraîner la victoire d'un Berlusconi, il faut d'abord se demander ce que la gauche ou plutôt le centre-gauche, au gouvernement depuis cinq ans, a fait pour donner à la population, et d'abord à ses couches les plus populaires, des raisons de voter pour lui.

Un "olivier" attentif aux souhaits patronaux

L'alliance de gauche, reconstituée comme en 1996 sous le nom de "L'Olivier", avait choisi comme figure de proue Francesco Rutelli. Ex-dirigeant du Parti Radical, passé au parti des Verts en 1989, élu maire de Rome en 1993, cet élégant personnage bon chic-bon genre était considéré comme apte à séduire l'électorat modéré, mais certes pas l'électorat populaire. Les affiches électorales de Rutelli, proclamant la nécessité de la lutte pour la sécurité et son engagement à mettre à la raison les "délinquants" faisaient le pendant aux campagnes électorales de la droite accusant l'immigration de tous les maux du pays. Par contre, on pouvait chercher à la loupe, dans cette campagne, les engagements sociaux de la coalition de centre- gauche : il n'y en avait pas, ou plutôt il y avait des engagements... à l'égard du patronat.

En mars dernier, en pleine campagne électorale, la Confindustria, équivalent italien du MEDEF, avait tenu une assemblée sur la "compétitivité" et exprimé ses souhaits à l'égard du gouvernement à venir : réduction de la pression fiscale, "réforme" des retraites et du marché du travail (c'est-à-dire feu vert aux licenciements), "réforme" de l'administration, relance des privatisations... A ces demandes de la Confindustria, toutes axées autour de la réduction des charges patronales et de la flexibilité accrue des travailleurs, Rutelli tout comme Berlusconi avaient répondu positivement, au nom bien sûr des impératifs de compétitivité de l'économie du pays.

Et puis les travailleurs italiens pouvaient aussi faire le bilan de cinq années de gouvernement "de gauche", marquées par les privatisations, la multiplication rapide des emplois précaires, le blocage des salaires, les attaques contre les retraites, la flexibilité des horaires, la dégradation générale des conditions de travail tandis que les profits patronaux et la spéculation boursière explosaient. Tout cela dans une atmosphère générale de consensus, les dirigeants syndicaux ne refusant rien ni à ce gouvernement, dit ami des travailleurs, ni au patronat. La principale formation politique au sein de "L'Olivier", les DS (démocrates de gauche), c'est- à-dire en fait l'ex-Parti Communiste Italien, n'étaient-ils pas les premiers, depuis des années, à chanter les vertus du "marché" et du capitalisme libéral ? N'est-ce pas le dirigeant des DS, D'Alema, qui proclamait triomphalement il y a quelques mois, devant un parterre de patrons, que l'ère "du poste de travail fixe" était révolue, au profit de la flexibilité généralisée ?

Des perspectives ouvrières à reconstruire

En matière de droits ouvriers, de salaires, de retraites, le bilan du centre-gauche au gouvernement est un bilan de démolition de bien des conquêtes sociales. Et les idées du "marché", du libéralisme, de la toute-puissance patronale, toutes ces valeurs, si on ose dire, qui triomphent en Berlusconi, c'est bien la gauche au gouvernement qui les a défendues depuis des années - avant même d'arriver effectivement au gouvernement en 1996. Ce sont ses dirigeants eux-mêmes qui ont mis ces idées dans la tête d'une partie de leur public, démoralisant une grande partie des militants des partis de gauche et des syndicats. Au point que le seul faire-valoir de la gauche, dans cette campagne électorale, était justement Berlusconi : le personnage soulève un tel dégoût qu'il a redonné à l'électorat de gauche quelques motivations de voter pour la coalition dirigée par Rutelli, quitte à se pincer le nez. Et le seul contenu de la campagne de celui-ci a été, justement, de dénoncer le péril totalitaire représenté par Berlusconi et de présenter, en fait, le centre-gauche comme un moindre mal.

Au sein de la coalition de centre-gauche, les DS payent d'ailleurs le prix de leur politique. Ils se retrouvent avec un de leurs plus faibles résultats électoraux : 16,6 % contre 21,1 % en 1996, tandis que leurs partenaires plus à droite, petits partis du centre coalisés autour de Rutelli, sortent renforcés électoralement de l'affaire.

Il y aura donc sans doute maintenant des règlements de comptes au sein des DS, des tentatives des partis de gauche de se refaire, dans l'opposition à Berlusconi, une virginité politique. Mais l'expérience montre que, pour se défendre des attaques patronales et imposer leurs droits, les travailleurs italiens ont mieux à faire qu'à s'en remettre à des Rutelli, à des D'Alema ou à leurs semblables. Il est d'ailleurs une leçon dont il est à souhaiter qu'elle ne soit pas oubliée : en 1994, lors d'un premier gouvernement Berlusconi, les attaques de celui-ci contre les retraites avaient déclenché le plus grand mouvement de manifestations et de grèves de ces dernières années. Berlusconi avait dû abandonner son projet... qui fut remis en chantier quelques mois plus tard par le gouvernement qui l'avait remplacé avec l'appui de la gauche, et cette fois porté à son terme.

Alors, contre les projets de Berlusconi et de la Confindustria, les travailleurs italiens ont toutes les possibilités de se battre avec leurs moyens, leurs armes de classe, en utilisant leurs forces dans les entreprises et dans la rue. Et il leur faudra cette fois savoir garder ces armes, malgré les bureaucrates syndicaux qui les trahissent depuis des années, et les utiliser, tout aussi bien que contre Berlusconi, contre les hommes à la Rutelli ou D'Alema qui ne manqueront pas de revenir quand celui-ci sera trop discrédité.

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