A l'Ouest rien de nouveau ?

17 Novembre 2000

Va-t-il falloir bientôt, comme l'ont suggéré quelques humoristes, envisager d'envoyer les casques bleus de l'ONU pour empêcher les affrontements ethniques qui menacent entre les tribus Bush et Gore ? Faire appel à l'intervention et la médiation d'Arafat et Barak pour sauver la démocratie américaine ? L'angoisse monte. Les électeurs américains (plus la fraude électorale) ont été incapables de choisir entre "le salaud et le falot", suivant les termes de Woody Allen, que tant de médias avaient repris à leur compte... avant de découvrir que l'un ou l'autre serait indispensable au monde.

Mais puisque ce peut être n'importe lequel, et qu'il y en aura finalement bien un des deux, quel est le problème ? Certes aucune équipe ne veut perdre sa mise. 4 milliards de dollars ont été investis dans cette campagne, un record, et le gros gâteau de l'administration présidentielle ne se partage pas. Mais l'enjeu ne vaut que pour eux.

Certainement pas pour les travailleurs américains.

Certains leur ont refait le coup du "moindre mal". Gore serait le moins pire. Pas un boucher comme le gouverneur du Texas, où ont eu lieu les trois quarts des exécutions capitales depuis le début de l'année. Il serait aussi plus "social". Pour y croire, il faut avoir de sérieux trous de mémoire. Gore n'a-t-il pas derrière lui 8 ans de pouvoir aux côtés de Clinton ?

En 1992 Clinton avait promis, bien plus que Gore aujourd'hui, une couverture médicale universelle (pour les 40 millions de personnes privées de toute assurance médicale, dans le pays le plus riche du monde !), des aides au logement, des soins gratuits pour les enfants... Autant de promesses trahies. Puis Clinton a "découvert" que le déficit budgétaire était plus important que prévu... et a lancé un plan d'austérité. Des dizaines de milliards en moins pour les soins aux retraités et l'aide médicale aux pauvres. Les républicains se payèrent le luxe de voter contre ces mesures, qui furent finalement imposées grâce au vote décisif du vice-président Gore.

En août 1996, le tandem Clinton-Gore fit adopter la "loi sur la réforme de la protection sociale", que Clinton, pince-sans-rire, rebaptisa "loi sur la réconciliation entre l'offre de travail et la responsabilité personnelle". Son but : réduire le nombre de bénéficiaires des programmes sociaux et forcer les chômeurs à accepter n'importe quel travail, sous peine de radiation. Cet ancêtre américain du PARE visait à comprimer les salaires malgré "l'expansion".

En 1997, républicains et démocrates votent ensemble de nouvelles réductions massives (115 milliards de dollars) de l'aide médicale et du budget des soins aux personnes âgées. Quelques mois auparavant Clinton avait accusé les républicains de vouloir "démanteler" ce système de soins. Comme Gore l'a encore fait cette année.

Toutes ces économies ne furent pas perdues pour tout le monde. De 1994 à 1999, l'impôt sur les profits des sociétés est passé de 24,5 % à 21,3 %. Celui sur les plus-values a été ramené de 28 à 20 % en 1997. Cette année-là, 80 % des diminutions massives d'impôts décidées par Clinton profitèrent au 1 % le plus riche de la population.

Tout n'a pourtant pas tout à fait été redistribué aux riches. En 1994, Clinton a trouvé 30 milliards de dollars pour embaucher de nouveaux policiers et construire de nouvelles prisons. Sa "loi sur la lutte contre le crime" fit passer le nombre de crimes "fédéraux" passibles de la peine de mort de 2 à 60, nombre de peines furent rendues incompressibles et une aide financière fut prévue pour les Etats qui forçaient leurs prisonniers à faire plus de 85 % de leur peine. Les deux larrons Clinton et Gore durent offrir pas mal de dollars au gouverneur Bush.

On comprend pourquoi Ralph Nader, qui ne prétend pas représenter les intérêts des travailleurs ni des pauvres, a pourtant obtenu un petit succès avec 3 % des voix. Un petit témoignage, en plus de l'abstention massive, que la majorité des électeurs savent parfaitement que républicains ou démocrates c'est effectivement "blanc bonnet et bonnet blanc".

Ce qui continue de manquer cruellement, c'est une représentation politique des intérêts des travailleurs, dans les luttes comme dans les élections. Impossible dans un pays où existe toujours un mouvement ouvrier et des organisations syndicales qui demeurent puissantes, même si elles ont pas mal perdu, comme l'AFL-CIO et ses 13 millions de membres ? Mais la bureaucratie syndicale a fait justement le choix inverse : coller aux basques de la bourgeoisie, sous la bannière du parti démocrate. Cette année, l'AFL-CIO a offert (officiellement) 46 millions de dollars pour la campagne de Gore.

Pourtant les démocrates ont toujours remercié les syndicats de leur soutien... à coups de pied. Clinton a, par exemple, plusieurs fois utilisé une "loi sur le personnel ferroviaire" pour casser des grèves, celle des cheminots en mai 1997, celle d'American Airlines en février 1997. Quand le vice-président Gore fut placé à la tête d'une commission "Réinventer le gouvernement", il supprima 350 000 emplois dans l'administration, ce qui coûta 100 000 syndiqués aux syndicats de fonctionnaires.

Tout cela n'a pas empêché tous les grands syndicats de se rallier encore une fois à Gore. Même ceux qui, il y a quelques temps, avaient fait mine de constituer un nouveau Labor Party. Il est vrai que les dirigeants de ce prétendu Parti du Travail s'empressèrent de dire qu'ils ne présenteraient pas de candidats et essaieraient simplement de faire pression auprès des candidats démocrates pour faire entendre les revendications.

La défense politique des intérêts des travailleurs ne viendra donc ni d'un Nader, ni des bureaucraties syndicales. Et le parti révolutionnaire reste à construire ! Mais si les deux aspirants au poste de représentant de l'impérialisme mondial nous offrent aujourd'hui un spectacle de guignol, ce n'est pas nous qui le déploreront.

Bernard RUDELLI