L'éditorial d'Arlette LAGUILLER - Le capitalisme, une société encore plus folle que les vaches !

17 Novembre 2000

Après avoir dans un premier temps déclaré qu'il n'étudierait le problème de l'interdiction de la fabrication et de l'importation des farines animales qu'après avis de l'Agence française de sécurité sanitaire des aliments, le gouvernement a finalement décidé de suspendre l'utilisation des farines animales dans l'alimentation de tous les animaux d'élevage ou domestiques. Ce qu'une grande partie de la presse (voir par exemple Libération du 15 novembre) a traduit par "interdire complètement les farines animales", alors que ce n'est pas ce que le Premier ministre a décidé. Le mot "suspension" dit bien ce qu'il veut dire. C'est une mesure sur laquelle le gouvernement peut revenir. Et il n'a pas été question d'interdire la fabrication de ces farines, mais de leur trouver d'autres utilisations (comme combustible par exemple), avec aides de l'Etat à la clef pour les utilisateurs éventuels, et donc pour les fabricants.

Or, dans cette société qui a fait de la course au profit individuel sa règle, continuer à fabriquer des farines animales, c'est laisser la porte ouverte à leur utilisation frauduleuse.

Par ailleurs, si Jospin a changé d'avis, ce n'est pas à cause d'un souci plus grand de la santé publique. C'est encore, comme quand il se refusait à prendre immédiatement cette mesure, en fonction de considérations économiques. Devant la baisse brutale de la consommation de la viande de boeuf, les professionnels de la filière bovine eux-mêmes réclamaient des mesures destinées moins à protéger la population qu'à la rassurer, et la décision du gouvernement répondait à cette attente.

Pour justifier le fait qu'il a tergiversé pendant des semaines avant de prendre cette décision de suspension, le Premier ministre s'est abrité derrière les problèmes techniques et économiques, les difficultés et le coût du stockage. Mais cela signifie simplement que pendant des années, alors que le rôle des farines animales dans la maladie de la vache folle était établi, aucune mesure de ce genre n'avait été sérieusement étudiée.

Personne ne peut évidemment dire aujourd'hui quelle est pour l'espèce humaine la grandeur du risque lié à la maladie de la vache folle. Mais ce risque existe incontestablement. La secrétaire d'Etat à la Santé publique a récemment déclaré qu'il fallait s'attendre à des dizaines de cas chez l'homme dans les années à venir. Et ce ne sont pas les mesures que vient d'arrêter le gouvernement qui sauveront les victimes déjà contaminées, parce que pour ne pas nuire aux intérêts des fabricants de ces farines, on n'en a pas interdit plus tôt la fabrication.

La droite, qui est aujourd'hui dans l'opposition, fait mine de reprocher au gouvernement Jospin de ne pas avoir décidé tout de suite cette interdiction des farines animales. Mais le problème se posait en fait de la même manière quand Juppé était Premier ministre, en 1996. Et Chirac à l'époque, loin de s'être prononcé en faveur de cette mesure, la combattait, en affirmant que ce n'était pas la "vache folle" qui était un problème, mais la "presse folle" qui consacrait trop de place au problème.

Les hommes politiques nous expliquaient que la législation française avait écarté tout danger, puisque ces farines devaient être fabriquées dans des conditions qui supprimaient toute possibilité d'infection, qu'elles ne devaient pas être utilisées pour l'alimentation des bovins, etc. Mais le problème ne résidait, et ne réside toujours pas, que dans les textes de lois. Il réside dans la manière dont fonctionne le système économique dans lequel nous vivons et dans la recherche du profit qui en est la règle. A partir du moment où des farines animales existaient sur le marché, qu'est-ce qui pouvait garantir qu'elles étaient fabriquées selon les normes ? Qu'elles n'étaient pas administrées à des bovins ? Que les aliments pour d'autres espèces animales n'étaient pas mélangés, volontairement ou non, aux aliments destinés aux bovins ? Rien, évidemment. Et si l'on voulait se donner les moyens d'empêcher toutes ces pratiques douteuses, mais profitables pour ceux qui y ont recours, il fallait commencer par interdire non seulement l'utilisation des farines animales dans les élevages, mais leur fabrication.

Jospin n'a pas été jusque-là. Il s'est contenté d'une mesure de suspension, de ce moratoire qui peut lui permettre de faire machine arrière. Et quand il nous dit aujourd'hui qu'il fallait se donner le temps d'étudier les problèmes que poserait cette mesure, cela relève de l'hypocrisie puisque depuis des années rien n'avait été envisagé dans ce sens.

Pourquoi ? Parce que pour les hommes qui nous gouvernent, les intérêts des fabricants de farines animales, liés aux trusts de l'agro-alimentaire, comptent bien plus que les préoccupations touchant la santé publique.

Il est vrai qu'il n'y a évidemment aucune raison pour que dans cette société les problèmes de santé échappent aux lois générales du système.

Pour augmenter leurs profits, les grandes entreprises n'hésitent pas à supprimer des milliers d'emplois, à ruiner au besoin une ville ou une région entière. Et elles le font avec la bénédiction du gouvernement, quelle que soit sa couleur. Elles n'hésitent pas, pour multiplier leur production et leurs profits sans avoir à investir dans des installations, des machines nouvelles, à imposer à leur personnel des horaires déments. Et le gouvernement a fait passer une loi qui, en prétendant abaisser l'horaire légal du travail à 35 heures, leur facilite la tâche.

Vache folle ou pas, c'est tout ce système qu'il faudra changer, si nous voulons que l'économie soit au service des hommes, et non la collectivité au service d'une minorité de profiteurs.

Arlette LAGUILLER