La mort de Chaban-Delmas : la bourgeoisie française perd un de ses vieux serviteurs

17 Novembre 2000

Jacques Delmas, qui a accroché pendant près de soixante ans son pseudonyme de résistant, "Chaban", à son nom propre, est mort à l'âge de 85 ans. Sa disparition a déclenché un concert de louanges unanimes, aussi bien parmi ceux de son clan, la droite, et notamment les gaullistes, qu'au Parti Socialiste, où il comptait aussi des amitiés. On a pu voir Chirac, qui l'avait autrefois écarté de son chemin vers la présidence, les yeux rougis par le chagrin. Les rites de la classe politique font que la corporation des commis de la classe possédante aime s'autocongratuler autour du cercueil d'un des siens. Les classes populaires, elles, n'ont rien à regretter : Chaban a été, toute sa vie, un de leurs adversaires acharnés.

Un politicien sachant nager

Chaban fit montre très jeune des qualités nécessaires à un politicien : savoir nager dans le sens du courant. Il s'y entraîne quand, journaliste stagiaire avant la Deuxième Guerre mondiale, il épouse la fille du fondateur du journal. Avec la "drôle de guerre" et les débuts de l'Occupation, sa biographie officielle devient édifiante. Elle rappelle celle de Jeanne d'Arc : il entend la voix du général de Gaulle à la radio anglaise. Il se joint à l'Organisation Civile et Militaire (OCM), une équipe de hauts fonctionnaires qui préparent l'après-Pétain de la bourgeoisie française.

Au cours de la Libération, il représente de Gaulle, qu'il n'a jamais vu, et vient s'assurer, en tant que délégué militaire de De Gaulle, que le pouvoir n'échappera pas à ce dernier. Cela lui vaudra de recevoir le grade de général de brigade à 29 ans.

Cette participation à la Résistance sera la source de ses bonnes relations avec de Gaulle et les gaullistes, bien sûr, mais également avec des socialistes, notamment Defferre. Ce compagnonnage l'amènera à plusieurs reprises à décerner des brevets de "résistance" à des personnalités dont la participation à la Résistance était controversée. Il volera ainsi au secours de Mitterrand dans les années quatre-vingt.

Après le départ de De Gaulle en 1946, il va "à la soupe" et rejoint le Parti Radical. Pendant qu'il y est, il devient député, puis maire de Bordeaux, un fief qu'il ne quittera plus, pour près d'un demi-siècle, avant de passer le flambeau à Juppé. Mais, resté gaulliste, il se met en congé du Parti Radical pour participer à l'aventure fascisante du RPF en 1947, un parti qui n'hésitait pas à attaquer physiquement les militants communistes. Voilà dans quoi était embarqué un homme qui serait, paraît-il, un modèle d'élégance. Mais les députés RPF finissent par se prendre au jeu parlementaire et soutenir les différents gouvernements de la IVe République. Il devient même ministre, pour la première fois, en 1954 dans le gouvernement Mendès-France, où Mitterrand a le portefeuille de la Justice et Chaban, celui des Transports. Il en démissionne assez vite pour en revenir à un appui parlementaire du gouvernement, sans y participer.

On le retrouve dans le Front Républicain de 1956 aux côtés de Guy Mollet et de Mitterrand. C'est ce gouvernement qui se fera donner les pleins pouvoirs, avec les voix du PCF, pour intensifier la sale guerre d'Algérie. Chaban, comme Mitterrand, Mollet et bien d'autres, défend l'Algérie française. Il fait partie du gouvernement du radical Félix Gaillard où Chaban complote pour le retour de De Gaulle en 1958.

Sa longue fréquentation de la IVe République, avec les amitiés qui en découlent, l'écarte d'un quelconque poste de ministre sous de Gaulle. En lot de consolation, il obtient le "perchoir", la présidence de l'Assemblée nationale, auquel il se cramponnera pendant onze années consécutives.

Avec l'arrivée de Pompidou à la présidence en 1969, Chaban devient Premier ministre. On nous conte ces jours-ci de jolies fables sur son projet de "nouvelle société". Mai 68 venait de secouer la société française. De Gaulle venait de tomber après un référendum où les "non" l'avaient emporté, coalisant contre lui les voix de gauche et une partie des voix de la droite, qui lui faisait payer sa grande frayeur de Mai. Le nouveau gouvernement ne pouvait quand même pas faire moins que de se donner des airs de changement et de réformes.

La "nouvelle société"

Ce fut donc la "nouvelle société" que souffla à Chaban un de ses conseillers, venus du syndicalisme chrétien, Jacques Delors. Elle n'eut de neuf que l'adjectif dont était affublé le mot et, en tout cas, elle ne constituait en rien un changement. Elle marqua au contraire le début de l'aggravation des conditions d'existence des classes populaires. La crise économique en était à ses débuts, de 1969 à 1972, le chômage doubla, passant de 300 000 à 600 000. Il y eut une dévaluation. Les consommateurs furent accusés de trop consommer, tandis que prix et impôts indirects s'envolaient. Pour tenter de calmer le mécontentement, on mit en place la mensualisation et l'actionnariat ouvrier, qui fit sourire dans les entreprises. Il y eut aussi les "contrats de progrès" ou "de solidarité", des accords d'entreprise signés avec certains syndicats, censés permettre aux salaires de ne pas être distancés par les prix. Mais, comme le résumait une formule d'alors : les prix continuèrent de prendre l'ascenseur tandis que les salaires prenaient l'escalier.

On tenta aussi de transformer les travailleurs en propriétaires de leurs logements. Ce furent les "Chalandonnettes", du nom d'un ministre d'alors nommé Chalandon, des maisons construites avec des matériaux si bon marché que beaucoup se révélèrent inhabitables. Et il y eut enfin ce que Delors appela la "révolution silencieuse" de la formation professionnelle, censée changer la condition des OS. Ceux qui changèrent de condition par la suite devinrent surtout... chômeurs.

Même pour Chaban-Delmas, la "nouvelle société" ne fit pas de miracle. Il avait espéré que ce slogan et son poste de Premier ministre lui serviraient de tremplin vers la présidence de la République. Mais une coalition de ses amis gaullistes (protégez-moi de mes amis...) autour de Chirac et des amis de Giscard, qui lorgnaient tous deux sur le fauteuil présidentiel, en décida autrement. Chaban fut débarqué par Pompidou en 1972. L'estocade lui fut donnée quand sa feuille d'impôt arriva (par la grâce des services du ministre de l'Economie et des Finances... Giscard) à la rédaction du Canard enchaîné. On apprit à cette occasion l'existence d'un "avoir fiscal" qui offrait aux possesseurs d'actions la faculté de déduire de leurs impôts la moitié des sommes investies en actions. Et quand l'avoir fiscal dépassait le montant de l'impôt, le fisc reversait la différence ! Pour une poignée de possédants, la "nouvelle société" restait aussi rentable que l'ancienne. Ce fut la fin des espoirs présidentiels de Chaban.

Après 1981, il caressa un temps le rêve que son ami Mitterrand puisse avoir besoin de ses services dans l'éventualité d'une combinaison gouvernementale centriste. L'occasion ne se présenta pas. Son dernier souci fut de ne pas se retrouver happé dans le tourbillon des "affaires" au moment de la faillite du club de football bordelais. Ses amitiés au Parti Socialiste lui ont vraisemblablement assuré une fin de vie heureuse, celle due à un serviteur constant de la bourgeoisie ayant su, pendant toute sa carrière, cumuler les mandats, bénéficier d'argent facile et cramponné à son fauteuil de maire de Bordeaux au moins autant qu'il était judiciairement intouchable. Voilà ce qu'il est convenu d'appeler "un grand démocrate".

Jacques FONTENOY