Côte d'Ivoire : la barbarie xénophobe s’est abattue sur Abobo

17 Novembre 2000

Dans leur mensuel "Le Pouvoir aux Travailleurs", daté du 29 octobre, nos camarades de l'Union Africaine des Travailleurs Communistes Internationalistes (UATCI) reviennent sur les événements qui ont accompagné l'élection de Gbagbo à la présidence de la Côte-d'Ivoire.

"Le jeudi 26 octobre restera gravé pour longtemps dans les mémoires des habitants de la commune d'Abobo (quartier populaire d'Abidjan), où vit une multitude de communautés dont la grande majorité fait partie de la population pauvre de ce pays.

Tout a commencé ce jeudi matin quand les partisans d'Alassane Ouattara, mécontents - à juste raison - de l'élimination de leur candidat des élections présidentielles, ont tenu à manifester en marchant, comme la veille, en direction du Plateau, le centre d'Abidjan.

La police et la gendarmerie ont laissé cette population se rassembler à certains endroits et même prendre le chemin du Plateau, jusqu'au moment où les plus avancés d'entre eux ont été bloqués par un barrage des forces de l'ordre. A cet endroit-là, ils ont été accueillis à coups de bombes lacrymogènes et de matraques. D'autres, ceux qui s'étaient rassemblés au quartier Habitat Sogefiha, ont été dispersés sur place par des tirs à balles réelles et par des jets de bombes lacrymogènes.

A partir de ce moment-là, il s'engagea une course poursuite. Dans leur retraite, des manifestants dressaient des barricades à la hâte pour se défendre face à la barbarie des forces armées. Cette retraite s'avéra tout aussi mortelle pour les manifestants. Les fuyards seront, en effet, accueillis dans leur retraite par les partisans du FPI (parti de Gbagbo, le président élu-NDLR), du PDCI (parti de l'ex-président Bédié, renversé en décembre 1999-NDLR) et de tous ceux empoisonnés par les propagandes ethnistes et xénophobes de leurs dirigeants respectifs. De nombreux manifestants seront tabassés jusqu'à ce que mort s'ensuive. La barbarie ira même jusqu'à s'en prendre à tous ceux qui portaient le boubou. Les gens du FPI filtraient même le quartier en demandant leurs papiers d'identité aux passants.

Ce ne fut là que le commencement d'une journée de folie qui a gagné la population. Les plus ignobles dans les actes de torture, si l'on peut mettre un degré dans cette barbarie, furent les étudiants proches de la FESCI ainsi que les "désoeuvrés", pour ne pas dire les loubards ou le lumpenprolétariat se vengeant sur plus faibles qu'eux. Tous ceux-là, surtout "les intellectuels", se sont particulièrement fait remarquer dans l'art de faire souffrir les innocents.

Mais si la barbarie a atteint un summum, ce fut grâce à la sauvagerie de cette gendarmerie "loyaliste", cette élite choyée par Houphouët puis par Bédié, qui s'était rangée par la suite dans le camp de Guéï, avant de le lâcher à son tour pour prendre le camp de Gbagbo, quand il fut manifeste que le vent avait tourné et que le camp gagnant était de ce côté-là.

[...] C'est cette gendarmerie qui avait déployé ses forces dans tout le secteur, notamment le quartier Derrière Rail ainsi que le quartier Sogefiha. Là, les gendarmes poussaient les jeunes à déloger les "étrangers" et les "Dioulas" de leurs maisons, à les frapper, à piller leurs magasins. Les gendarmes cassaient systématiquement les vitres des véhicules appartenant aux "Dioulas", qualifiés du même coup d'étrangers ou d'"envahisseurs".

[...] Le carnage a continué jusqu'à l'intérieur des mosquées.

[...] Le résultat de cette journée, pour la seule commune d'Abobo, est de plusieurs dizaines de morts. Quant aux blessés, ils se comptent aussi par dizaines, sinon par centaines. A Yopougon, autre quartier populaire, un charnier de 57 personnes a été découvert ainsi que 17 autres corps flottant dans la lagune.

[...] Il est significatif qu'aucun journal ayant pignon sur rue, en dehors du Patriote, journal du RDR (le parti de Ouattara), n'ait dénoncé ce massacre. Bien au contraire, les journaux tels que Soir-Info, même lorsqu'ils en ont parlé, ce fut avec des petits articles en pages intérieures, avec un titre tendancieux comme "Manifestation du RDR, la Côte-d'Ivoire a frôlé une guerre civile". [...] Ne parlons même pas de Notre Voie, le journal du FPI, ce journal de xénophobes notoires, où en première page il n'y avait aucun mot sur le massacre. Par contre, à l'intérieur, un article intitulé "ADO (initiales de Ouattara -NDLR) ou la folie du désespoir" raconte que [...] "face à l'agression barbare et lâche (des partisans de Ouattara), les citoyens se sont mobilisés [...], ainsi nombre de jeunes loubards ont-ils été lynchés par le public".

[...] Tous ceux qui ont été contaminés par le virus de la xénophobie et de l'anti-Dioula, très longtemps entretenu et nourri par le camp PDCI-FPI [...] s'exprimeront dans les mêmes termes, présentant les victimes comme des loubards "agressant la population".

[...] Ces idées xénophobes, ethnistes, ne sont pas tombées du ciel. Dans leur course pour le pouvoir, les principaux concurrents, à commencer par Bédié et le PDCI, ensuite Laurent Gbagbo et le FPI, ont utilisé des armes ethniques et xénophobes contre leur concurrent commun, Alassane Ouattara. [...] Ce ne sont pas seulement la radio et la télé qui ont fait de larges échos à cette propagande, elle était aussi relayée par les journaux d'Etat, Fraternité Matin et Ivoir'Soir, ainsi que Notre Voie, journal du FPI, mais aussi tous les journaux des différents petits partis tournant autour du FPI et du PDCI. Dans leurs manifestations et leurs meetings, on pouvait voir des xénophobes notoires aux premières loges. Ne parlons même pas des journalistes qui tiennent une grande responsabilité dans les massacres. La vraie violence était déjà dans les écrits, les plumes ont seulement été remplacées ensuite par des machettes et les fusils des forces armées de l'Etat. [...]"