Allemagne - La manifestation du 9 novembre : contre l’extrême droite

17 Novembre 2000

Ce sont environ 200 000 personnes qui auraient manifesté à Berlin jeudi 9 novembre contre le racisme et l'antisémitisme. Appelée par les syndicats, les Eglises et tous les partis (du SPD à la CDU) représentés au Bundestag, il s'agissait en réalité d'une marche silencieuse destinée à protester contre l'incendie d'une synagogue de Düsseldorf perpétré le 3 octobre dernier. Cette manifestation s'inscrivait également dans une campagne entamée l'été dernier après plusieurs assassinats racistes outre-Rhin.

Ces crimes, en particulier celui commis en juin à Dessau, dans des conditions odieuses, contre un travailleur d'origine mozambicaine, ont pour une fois été largement dénoncés par la grande presse, alors que depuis des années elle minimisait le problème. Et les politiciens de tout bord ont profité de l'occasion pour se poser en défenseurs de la "démocratie". Un certain nombre d'entreprises ont aussi facilité la participation à la manifestation, en modifiant par exemple les horaires de travail. Mais un certain nombre de travailleurs et de jeunes y ont participé car ils sont réellement inquiets de la montée de la violence d'extrême droite.

De la propagande raciste aux agressions physiques

Il existe, en Allemagne, aujourd'hui trois partis d'extrême droite : le Parti National-Démocratique d'Allemagne (NPD), les Républicains et l'Union Populaire Allemande (DVU) ; ainsi qu'une multitude de "fraternités" et autres groupes locaux. Même pris ensemble, ils n'ont jusqu'à présent jamais réussi à gagner une audience significative, comme le Front National a pu le faire en France. Et leurs scores électoraux demeurent faibles - 3,33 % aux législatives de 1998, 2,3 % aux Européennes de 1999 -, malgré quelques succès locaux. Mais ils regroupent, en leur sein et à leur périphérie, et particulièrement le NPD, plusieurs centaines, voire quelques milliers d'activistes prêts à passer de la propagande raciste à des agressions physiques contre des travailleurs immigrés isolés ou des sans-abri. Et, pour certains, à tuer.

Il y aurait ainsi eu plus d'une centaine de crimes racistes depuis la chute du Mur de Berlin. Ce qui est largement plus que dans bien d'autres pays d'Europe également touchés par une montée des idées racistes et xénophobes. Les causes de cette situation sont à rechercher dans le chômage important qui perdure depuis une dizaine d'années : après être resté longtemps au-dessus de 12 %, il est encore aujourd'hui supérieur à 9 %, malgré la "reprise économique". Mais surtout il atteint le double dans l'est du pays. Car depuis l'intégration de l'ex-RDA dans la République Fédérale, des millions d'emplois ont été détruits dans cette région, laissant toute une partie de la population dans la misère matérielle et morale. Dans les quartiers ouvriers, la jeunesse demeure sans avenir, même si le gouvernement a repeint les façades et refait les routes. C'est sur ce terrain pourri que l'extrême droite a recruté quelques milliers de jeunes paumés, ayant la haine de la société, prêts à toutes les exactions.

Alors si l'on voulait vraiment s'attaquer à ce problème, il faudrait d'abord s'en prendre aux racines économiques et sociales du mal : prendre sur les profits de la bourgeoisie pour créer massivement des emplois, embaucher dans les services publics, etc. Le gouvernement du chancelier social-démocrate Schröder fait tout le contraire. Il vient d'engager la privatisation de la poste. Des attaques sont en cours contre les cheminots sous prétexte que les chemins de fer seraient en déficit. Et il prépare une réforme des retraites qui contribuera à abaisser le niveau de vie de nombre de vieux travailleurs. Alors, la campagne menée aujourd'hui d'en haut contre le racisme et l'antisémitisme est une manière pour les gouvernants de s'octroyer un brevet d'antifascisme à bon compte. Et puis pendant que cette comédie se déroule, la chasse aux immigrés clandestins se poursuit, des restrictions sont apportées au droit d'asile et l'on a érigé un véritable mur policier le long de la ligne Oder-Neisse, afin d'empêcher tous ceux qui fuient la pauvreté de l'Europe de l'Est de venir tenter leur chance en Allemagne.

Quelle risposte ?

Depuis cet été tout ce beau monde débat de la nécessité ou non d'interdire le NPD, qui regrouperait aujourd'hui près de 8 000 activistes. Le gouvernement a décidé de s'engager dans une telle perspective. Mais cette interdiction n'est pas certaine d'aboutir, car c'est la Cour constitutionnelle qui doit décider, au terme d'une longue procédure, si le NPD "met en danger ou cherche à détruire les principes fondamentaux de la démocratie". Et puis cette mesure ne constituerait nullement une défense de la démocratie. C'est par exemple au nom de la même législation réactionnaire qu'avait été interdit en pleine guerre froide, en 1956, le Parti Communiste Allemand. Ses militants n'avaient pourtant commis aucun crime : un certain nombre d'entre eux étaient même des rescapés des camps nazis. Alors il est illusoire de s'en remettre à l'Etat et à ses serviteurs pour lutter contre le fascisme. De toute façon une telle interdiction n'empêcherait nullement l'extrême droite de se reconstituer sous une forme ou sous une autre.

De leur côté, l'immense majorité des groupes d'extrême gauche, et autour d'eux tout un milieu "alternatif", ont fait, depuis des années, de la "lutte antifasciste" le centre de gravité de leur activité. Concrètement, ils organisent des contre-manifestations à chaque fois que les nazis défilent quelque part, et parfois des actions de commando pour tenter d'empêcher la tenue de réunions du NPD. Cela aboutit souvent à des affrontements avec la police qui protège les manifestations de l'extrême droite, lorsque celles-ci sont autorisées. Tout cela est bien loin de faire reculer les groupes fascistes. Cela n'a pas empêché, par exemple, le NPD de recruter ces dernières années et de radicaliser ses actions.

Pour l'instant, il n'y a cependant pas de danger fasciste à court terme en Allemagne. Le NPD est loin d'être une organisation de masse. Les parades de rue qu'il multiplie actuellement regroupent quelques centaines de crânes rasés qui manifestent dans l'indifférence générale. Mais les exactions de ses militants et sympathisants posent sans doute un problème concret d'autodéfense des foyers d'immigrés et des militants dans certaines villes d'Allemagne de l'Est. Assurer cette défense serait bien autre chose que de manifester dès que des nazillons veulent faire un tour dans la rue. Mais au-delà, il faudrait faire face au danger que pourrait représenter l'extrême droite si elle réussissait, en cas d'aggravation de la crise, à gagner, sur la base de sa démagogie anti-immigrés mais aussi anticapitaliste, du crédit dans toute une partie de la population. Cela ne sera pas possible sans proposer à la classe ouvrière un programme radical de lutte contre le chômage, la précarité et les conditions de vie qui se dégradent, en gagnant la confiance des travailleurs sur la base d'un travail quotidien auprès d'eux. Ce n'est certainement pas un problème nouveau, mais il est posé avec plus d'acuité par la nouvelle vague d'agressions racistes lancée par les nervis d'extrême droite.

Henri MARNIER