Lire : "Les pierres noires", d'Anatoli Gygouline

15 Septembre 2000

Le poète russe Anatoli Gygouline vient de mourir. En 1988, les lecteurs soviétiques avaient découvert ses Pierres noires, un récit autobiographique (publié ensuite en français) relatant pourquoi, en 1949, plusieurs de ses camarades et lui avaient été condamnés à dix ans de travaux forcés dans un camp.

Lycéen à Voronej, en Russie centrale, il avait participé à la création d'une organisation clandestine, le Parti Communiste de la Jeunesse. Ce PCJ se fixait pour but d'oeuvrer à l'instauration d'une " société communiste dans le monde entier " et, en URSS, de lutter contre la dégénérescence de l'Etat et du parti au pouvoir. Cela au nom du marxisme-léninisme car, " du temps de Lénine, ça n'était pas comme ça ".

En quoi consistait l'activité du PCJ ? Ses militants étudiaient les classiques du marxisme, faisaient lire des textes censurés de Lénine et circuler un petit journal dénonçant la dictature stalinienne, et ils répandaient les idées qu'ils estimaient être celles du véritable léninisme. Par leur enthousiasme ils tentaient de pallier leur inexpérience et le fait de devoir tout redécouvrir par eux-mêmes, sans l'aide des générations militantes précédentes, massacrées par le stalinisme. Sachant dès le début que leur activité ne pouvait qu'être réprimée, ils s'entouraient bien sûr de maintes précautions, hélas inspirées par une vision des choses plus romantique qu'efficace. Dénoncés, ils furent arrêtés. Mais, sur la cinquantaine de membres du groupe, la police n'en découvrit qu'une partie et ne put en faire condamner qu'une poignée car ces jeunes, bien que torturés, tinrent bon.

Quelle qu'ait été sa trajectoire ultérieure, non seulement Gygouline n'a jamais renié sa jeunesse communiste antistalinienne, mais il a tenu à la faire connaître. Et à évoquer aussi des groupes semblables au sien, surgis en URSS à la même période (sur lesquels des mémoires, malheureusement non traduits, ont parfois paru durant la péréstroïka). Car des militants, jeunes et moins jeunes, qui tentèrent de lever le drapeau du communisme face au stalinisme, il y en eut en Union soviétique. Même au plus noir de la dictature, quand toute une partie de l'intelligentsia occidentale encensait Staline et que nombre de réactionnaires d'ici lui trouvaient bien des qualités, et en tout cas le considéraient comme le représentant exclusif du communisme.

Aujourd'hui, alors que les tenants de l'ordre établi s'efforcent toujours de nous convaincre que le stalinisme aurait été l'enfant direct du léninisme et qu'il ne pourrait y avoir de communisme que stalinien, Les pierres noires restent une pierre dans le jardin des adeptes, avoués ou non, du mensonge anticommuniste.

Pierre LAFFITTE

"Les pierres noires" d'Anatoli Gygouline (224 pages, 129 F), publié par Actes Sud en 1989 et encore disponible chez l'éditeur, peut donc être commandé en librairie.