Serbie : un tueur professionnel au service d'un régime criminel

21 Janvier 2000

L'assassinat d'Arkan, le 15 janvier, à Belgrade, qui a fourni à la presse l'occasion de rappeler son " palmarès " de tueur professionnel, n'illustre pas seulement l'itinéraire individuel d'une sinistre crapule, mais aussi la nature du régime serbe et de sa politique.

Arkan était un gangster, depuis sa jeunesse. Avant de devenir le grand caïd de la pègre de Belgrade, il avait été impliqué, dans les années 1960-1970, dans de nombreux trafics, dans des attaques de banques. Mais il était aussi lié au pouvoir : fils de colonel, il fut recyclé dans les basses oeuvres des services secrets de l'Etat, où on lui confia des " contrats " contre des opposants à l'étranger. Puis, il est devenu chef massacreur au nom de la politique de la " Grande Serbie " et de la " purification " ethnique au temps des guerres en Croatie et en Bosnie. Ses miliciens, les " Tigres ", y ont gagné une réputation de sadiques sanguinaires ; l'an dernier, le bruit de leur présence au Kosovo suffisait à semer la terreur parmi la population musulmane. Cette milice " travaillait " en liaison avec l'armée serbe et il ne s'agissait pas de simples chiens de guerre déboussolés et livrés à eux-mêmes, comme des années de carnage peuvent en générer. D'ailleurs, Arkan était un haut personnage à Belgrade, où il paradait dans les grands hôtels et les réceptions mondaines, au vu de tous.

Qu'il ait fini assassiné par de mystérieux agresseurs n'est pas contradictoire pour autant. Vu la nature corrompue du régime - et le mot est faible -, vu ses liens notoires avec diverses mafias, les luttes internes qui en découlent, ce ne sont pas les pistes d'ennemis potentiels d'Arkan qui doivent manquer. La violence et la criminalité sont constitutives du régime Milosevic, dominé par son clan familial, aux ressources financières aussi conséquentes que d'origine inavouée. D'ailleurs, une série de règlements de comptes, jamais élucidés, des assassinats d'hommes présentés comme des " hommes d'affaires " gravitant autour du pouvoir, ont jalonné ces dernières années.

Alors, peut-être Arkan avait-il fini par devenir trop puissant, trop bien informé, au point de faire de l'ombre à des puissants qui se seront révélés plus efficaces que lui. Ou bien avait-il fini par entrer en concurrence, en marchant sur les plates-bandes de membres du pouvoir pour le contrôle de secteurs lucratifs.

Quoi qu'il en soit, il reste que des hommes de l'acabit d'Arkan, le régime de Belgrade en est truffé (de même d'ailleurs que celui de Zagreb). Ils ont été employés, formés, encouragés et honorés par les responsables politiques, qui les ont lâchés contre les peuples de l'ex-Yougoslavie afin de s'emparer du pouvoir et de s'y accrocher. Ce sont eux, les Milosevic, les Tudjman et leurs semblables, qui ont fait les Arkan, leurs " Tigres " et leurs " Aigles blancs " (la milice de Vojislav Seselj, à la tête du gouvernement de Serbie), pour les besoins de leur politique criminelle de dépeçage de la Yougoslavie. La politique de " l'épuration ethnique ", ils l'ont prônée, dirigée, théorisée avec l'aide de leurs serviteurs intellectuels, avant même d'en confier l'exécution à leurs hommes de main.

Mais pour que les masses populaires de l'ex-Yougoslavie se débarrassent des régimes assassins qui font leur malheur, il faudra bien autre chose que les balles de quelques tueurs ou la mise au pilori par un hypocrite tribunal international.

Christiane LE GUERN